Notes de lecture 2010
Pour "coller" au plus près à l'actualité littéraire, ce que ne permet pas la publication de notes dans la revue semestrielle Ici & Là, vous trouverez ici quelques notes de lecture de recueils, anthologies et revues ; mais aussi de notes sur des spectacles, des CDs et DVDs. Elles seront renouvelées régulièrement et vous donneront, nous l'espérons, l'envie de découvrir ces ouvrages.

Dixit, 6
Le numéro 10 €6/8 Place du Pont-Neuf 31000 Toulouse
http://dominusdixit.blogspot.com
Animée par des agitateurs en poésie toulousains, soutenue par Serge Pey (et ce n’est pas la moindre des cautions), la revue Dixit au format carré 14,5x14,5 (soit prête à accueillir un CD ou un DVD de ses protagonistes),propose la découverte de nouvelles voix de la poésie. Dans ce numéro, Laurent Jarfer à la parole litanique proche de celle du susnommé Serge Pey ; Matthieu Marie-Céline, dont l’écriture semble, malgré son jeune âge, comme une urgence (mon toit, monsieur, perforé / au cœur / rêver qu’une bombe passe à travers murs(…)) ; Benjamin Alexandre, enfin, qui, en trois parties (rewind – play – forward) nous offre une poésie profondément sensible au lyrisme retenu mais réel (Je me suis / si profondément /planté / dans les marges de ta peau(…)). Une revue anthologique donc, à laquelle manque le regard que ces jeunes-là (30 ans à peine) portent sur la poésie d’aujourd’hui.
Jacques Fournier
Encres vives 367 : À l’envers des nuages
de Georges Cathalo
J’ai déjà chroniqué Encres vives, dans la rubrique « recueils », puisque chaque numéro (ou presque) est un ensemble de textes d’un auteur. Mais Encres vives est une revue : on s’y abonne. Ce n° de février 2009 propose un recueil de Georges Cathalo, poète mais aussi infatigable chroniqueur de poésie dans diverses publication (Décharge, Diérèse, Ici & Là,…).
Il a rassemblé ici des textes parus en revue et anthologie sur 30 ans et dont la thématique centrale mais non exclusive est le nuage.
Si par mégarde, le soc de la mémoire nous retourne comme un gant, nous nous souviendrons que très tôt, nous sculptions les nuages. C’est d’entrée dire la fatuité de nos existences. Plus loin, la Lettre aux nuages confirme : Vous nous laissez mariner dans nos prétentieuses préoccupations. Vous passez. Cela n’empêche pas le poète d’être attentif au monde, ici à la bergeronnette qui sautait de galet en galet, là à la vache solitaire / prisonnière de ses pattes / et de sa lourde cloche / plus haut que les nuages. L’évocation des douze nuages passagers qui constituent le cœur de l’ensemble, permet à l’auteur de dépasser le simple descriptif de ces formes qu’ils prennent dans le ciel, pour évoquer l’embellie (dans l’éclaircie / se brûler les yeux / aux braises des couleurs), l’oubli (n’ayez pas peur laissez-moi faire), ou le cimetière dans le crissement rassurant / des courtilières et des salamandres. Une belle suite aux formes variées comme celles des nuages, indifférents à nos vies et qui ne font que passer.
Jacques Fournier
Est-ce que je peux avoir la tête dans les nuages et les pieds sur terre ?
Anthologie rassemblée par Célia Galice et Emmanuelle LeroyerIllustrations Bambo
Bayard jeunesse, 2010
ISBN 978-2-7470-2955-1
9.90 €
En librairie
On dit du rêveur qu’il est poète et du poète qu’il est rêveur et souvent ce n’est pas vraiment un compliment… Si on savait… que le rêve devance la réalité, il s’émerveillerait au contraire et respecterait le vol du pelleteur de nuages. Dans cette anthologie se croisent, se répondent, yeux mi-clos, corps, cœurs et esprits en musement, des professionnels (comme on dit aujourd’hui) du rêve. Croisons leurs mots avec ceux de nos quotidiens : les uns et les autres vivent en simultané et pas à des années lumière : bien présents au présent !
Montrer aux enfants que le poète est un animal sérieux autant que joueur est fondamental et ce livre nous en donne de bons exemples bien soignés par les images de Bambo dont l’œuvre reste à découvrir dans notre pays.
Patrick Joquel
Festival décOUVRIR
En août dernier, pour la 7e année consécutive, Concèze, Corrèze, village de 450 habitants répartis sur 35 hameaux, entre Arnac-Pompadour et Juillac, accueillait, ou plutôt organisait le festival décOUVRIR. Pour quoi en parler seulement maintenant ? Parce que approche le temps de la préparation de vos vacances estivales et que Concèze, son festival, et sa région sont de bonne destinations.
À l’origine de ce festival pas comme les autres, Matthias Vincenot, jeune homme trentenaire, à l’allure timide et réservée, passionné de chansons et de poésie, organisateur de rencontres du même acabit à la Sorbonne, tout au long de l’année.
Là, dans la salle du foyer rural, à deux pas d’une magnifique église du XIIe siècle aux peintures murales polychromes récemment restaurées, il s’agit, sur six soirées, d’un véritable festival qui, ainsi que l’indique l’accroche du programme et de l’affiche croise poésie et chanson, univers et styles, dans un esprit d’ouverture et de découverte.
Il faut bien dire tout cela pour en accepter le jeu : le même soir, sur la même scène, pour le même public (120 à 250 personnes par soir cette année), se succèdent (la règle : une demi-heure pour les chanteurs, un quart d’heure pour les poètes) des chanteurs que l’on pourrait classer sans sourciller dans la catégorie « variétés », d’autres dans la case « chansons à textes », et des poètes, certains ayant acquis un renom dans le microcosme, d’autres, illustres inconnus souvent locaux, mais aussi des comédiens, de théâtre ou stars de la télévision, et des baroudeurs du one (wo)man show comique auxquel(le)s est confiée une « carte blanche ». Un éclectisme qui pourrait avoir du mal à passer sur le papier mais qui ne peut qu’attiser la curiosité.
Reconnaissons ce mérite à Matthias Vincenot d’oser l’impossible mélange, de concevoir l’impensable mayonnaise. Qui prend pourtant. Il faut toute sa conviction pour rassembler sur une même scène des univers, des styles et des sensibilités aussi divers.
Il faut dire que cette conviction s’adjoint les services de la générosité des bénévoles de la commune (maintenant réunis en association), membres du Foyer rural et élus, qui, par l’organisation de repas biquotidiens, facilitent les liens entre les artistes (tout au moins ceux qui acceptent le temps du repas partagé) et donc donnent à ce festival un cachet particulier qui se ressent dans les prestations de certaines et de certains, tel musicien acceptant au pied levé d’accompagner tel poète, tel poète tissant des liens avec tel chanteur ou telle chanteuse qui, peut-être l’année prochaine, reviendra avec un de ses textes dans son récital.
Je ne m’arrêterai pas dans le détail sur la programmation de cette édition 2009. Allez la voir sur le site www.matthiasvincenot.net qui vous donne les liens vers les sites des invités qui en ont un (les chanteurs en général, adeptes de myspace.com).
Le regard critique que je porte inévitablement de par mes activités et mes engagements sur la qualité d’écriture textuelle, qualité que j’ai beaucoup de mal à trouver dans la chanson française telle qu’elle se pratique depuis des décennies et qui pour moi s’arrête souvent à la qualification peu engageant de chansons de variétés, ce regard critique m’incite à ne pas m’étendre sur ce que je n’ai pas trop apprécié pour pouvoir concentrer mon énergie et votre attention sur ce qui m’a touché.
- Comédienne, la jeune Géraldine Martineau a su donner à son choix de textes d’Henri Michaux toute l’ironie et la distance désabusée nécessaires. On comprend pourquoi Jacques Rebotier fait de temps à autre appel à elle pour dire ses textes.
- Alain Sourigues, chanteur et diseur percutant sans complaisance.
- Xavier Lacouture, drôle et touchant dans son personnage de clown lunaire conscient.
- Martine Caplanne, une des voix les plus essentielles pour chanter les poètes, des Cadou à Jean-Claude Touzeil en passant par Jean L’Anselme.
- Le Belge Julos Beaucarne, pilier indémodable, amoureux fou de la langue française et de l’humanité, troubadour des temps contemporains, un des rares à savoir marier chanson et poésie dans un même geste d’amour au public.
- Céline Caussimon, dont l’univers est un subtil mélange de chanson française traditionnelle dite réaliste et de modernité dans les thèmes et le ton, avec une énergie positive et transmise sans artifice au public (elle sera à la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines le 11 mars prochain, invitée de notre 11e cabaret poélitique).
- François Corbier, vieux baroudeur aux textes déconnants et décoiffants, à l’humour ludique et impudique.
Pour qui vient le public ? Sûrement pas pour les poètes, trop peu connus et reconnus, mais qui, dans le quart d’heure qui leur est dévolu, savent trouver leur place, s’offrant ainsi l’occasion rare de faire entendre une véritable parole poétique (à quelques rares exceptions près dans la fournée 2009), à un public qui en découvre la diversité, tout autant marquée que dans la chanson.
- Thierry Renard, emporté par le subtil jeu pianistique d’Etienne Champollion (qui se prêta souvent à ce partage avec les poètes, conquis par sa virtuosité et son intelligence du texte), donna des extraits tout en énergie parfois douloureuse mais toujours humaine de son dernier recueil Neptune Mambo, éd. Bérénice.
- Bernard Ascal (par ailleurs atypique chanteur de poètes mais invité cette année comme poète, facette moins connue) nous a emmenés sur les pentes escarpées de son Cul-de-sac du ciel, éd. Rhubarbe, et nombre de fois nous faillîmes dévisser de rire, tant son écriture sait rendre vivante ces expériences de randonneur contraint et contrarié.
- Venues en spectatrices, débauchées au pied levé afin de suppléer à l’absence de certains, Françoise Ascal a lu de courts extraits de son Rouge Rothko (éd. Apogées), qui, tout en évoquant certains de « ses » tableaux, n’en parle pas moins d’elle et de ceux qu’elle aime ; et Dan Bouchery a lu Un avant-goût de paradis, surprenant conte philosophique inédit touchant tant dans sa forme - un dialogue incisif - que par son propos - les traces des âmes mortes dans la nature.
- Azadée Nichapour a lu sans artifice des extraits de son Parfois la beauté, éd. Seghers.
- La Colombienne Myriam Montoya a fait partager, avec une belle assurance, sa poésie sensible et ancrée dans ses racines, parfois douloureusement fissurées.
- l’Helvète Jacques Tornay (publié à L’Arrière-Pays) a dévoilé pudiquement son mal-être
- et le Limousin Sylvestre Clancier a su toucher intelligemment le public, majoritairement issu du son territoire, par la lecture de ses quatrains limousins, éd. L’Harmattan.
Ce catalogue ne donne pas toute la diversité de ces six soirées qui se terminent toutes pour les artistes et le public dans un instant de partage, un verre à la main.
Il ne dit pas l’énergie déployée pour que chaque soirée soit une fête, un temps de détente mais aussi de réflexion, de rire et d’émotion non feinte. Il ne dit pas tout de chaque artiste pour ne vexer personne et donner à tous la possibilité de se faire son idée sur l’un ou l’autre que je n’ai pas pu, pas su apprécier, ou ne saurai apprécier parce qu’il ne correspond pas à mes attentes en terme d’émotion mais aussi de qualité d’écriture.
Mais chacun, public, artistes et organisateurs, semble y trouver son compte. Le mélange assumé des genres permet aux poètes, habituellement enfermés dans le cocon confiné et confidentiel des soirées entre poètes, de passer leur parole à un public, certainement peu rompu à l’exercice difficile de l’écoute du texte nu.
Et la faiblesse des un(e)s (dans le poème ou dans le chant) ne met-elle pas d’autant plus en valeur la qualité des autres ?
Le bien-nommé festival DécOUVRIR a ses raisons d’exister et de continuer à vivre, rien que pour ce parti pris risqué de l’éclectisme, rare, et assumé à cent pour cent par son concepteur et programmateur, dont je salue ici la persévérance et l’amour qu’il a des mots et des gens.
Jacques Fournier
L’inachevé de soi
Claude Ber et Pierre Dubrunquez
Édition De l’Amandier, coll. Le Voir dit, 2010, 48 p., 25 €
Jacques Fournier
Le café d’Yllka
Cécile Oumhani
éd. Elyzad, 2008, 128 p., 13,90 €, edition@elyzad.com
Temps solaire
Cécile Oumhani
Gravures de Myoung-Nam Kim
éd. Voix d’encre, 2009, 92 p., 18 €, www.voix-dencre.net
Deux livres pour Cécile Oumhani en un an. Un court roman et un recueil de poésie. Deux écritures distinctes, mais complémentaires.
Le café d’Yllka, c’est le retour dans une mémoire douloureuse que doit faire, grâce à son journal intime, une jeune femme à la recherche de sa mère (un visage dont elle cherche l’ovale) dont elle est sans nouvelles depuis plus de dix ans. Dans un pays déchiré par la guerre, de Pristina à Sarajevo, de Sarajevo à la frontière croate (Au-delà de la Save, ils seront à l’abri en Croatie. (…) Passer la Save, c’est enjamber l’éternité) jusqu’à Zagreb puis l’Allemagne, c’est le récit d’une guerre vue par une adolescente avec sa vie d’adolescente (le carnet à spirale pour ne rien oublier ; l’amitié avec la cousine Ismeta, tombée sans un murmure sous la balle d’un sniper ; le premier amour, à peine né que déjà mort), celui d’une attente impossible, mais aussi le portrait d’une mère aimante et digne qui a fait le choix de laisser partir ses enfants (On en a de la chance de pouvoir vous mettre ainsi à l’abri) leur promettant, quand la guerre sera finie, de les rejoindre avec le père (Alija demande chaque jour où est papa. Il est à la guerre, lui répond maman). Cécile Oumhani trace son récit avec délicatesse, dit, sans pathos, sans apitoiement, avec une économie maîtrisée de mots, les instants de douleur et de joie, les espoirs et les déceptions d’une femme qui ne peut qu’attendre et espérer qu’un jour (elle) en saura davantage.
Temps solaire, suite de dix ensembles de poèmes, est d’une tout autre facture, montrant s’il en était besoin que l’écriture n’est pas unique chez un même poète. Ici, le verbe se fait plus lyrique tout en conservant une retenue visible dans la longueur, les textes des six premières parties n’excédant pas dix lignes étroites, puis s’évasant sur une, voire deux pages. S’il est un fil conducteur dans ces belles pages, merveilleusement accompagnées par les gravures de Myoung-Nam kim, c’est bien celui de la lumière qui a la saveur du lilas, la lumière de l’été à la saveur de craie qui semble être le temps de l’écriture de ces poèmes. La poète pose ses mots pour dire mais aussi retenir cette lumière, et ce qu’elle nourrit de sa présence : arbres, terre, plantes, oiseaux, pierres,… La fusion (titre de la 10e partie) par le poème est totale avec ces éléments, mais aussi avec la lumière et le poème finalement ne serait-il pas cet espoir d’une trace / Qui serait ombelle / Au faîte de midi.
Jacques Fournier
Le Chant des invisibles
Jacqueline Held, Photos Jean FoucaultÉditions Corps Puce, 2009
ISBN 2-35281-036-1
8€
27 rue d'Antibes F.-80090 Amiens
http://www.corps-puce.org
Ce livre s’inscrit dans la lignée des Mots sauvages d’un temps sauvage, et des Mots sauvages pour les sans-voix, tous deux aux éditions Gros Textes (www.grostextes.com).
Dans ce livre donc Jacqueline Held poursuit de cette écriture incisive la traque des inhumanités de notre époque. Elle dénonce. S’insurge. Se révolte. Que peuvent quelques mots ? Changer le monde ? Et comme dirait Desnos « Pourquoi pas ». Si les mots ne devancent pas le réel, qui viendra se tenir en amont de l’homme ? Si les mots n’avaient pas rêvé d’aller sur la lune, y serions-nous allés ? Si les poètes, si les artistes, dans leur liberté insolente n’usent et n’abusent pas de leur devoir d’humanité qui l’osera ?
Il est bon que les artistes tentent de réveiller la société. Il est urgent que nous les écoutions et qu’avec eux nous fassions un petit pas de plus vers un poil de plus d’humanité dans nos journées. Que nous inventions un peu de l’hors routine. Que nous ouvrions nos yeux pour offrir un minimum de trois sourires aux étrangers croisés sur les trottoirs de la Cité. Ces étrangers, nos frères.
Patrick Joquel
Le Journal des Poètes 3
Le n° 6 €, l’abonnement Belgique 20 €, Europe 22 €, autres pays 25 €renseignements sur le site de la Maison internationale de la Poésie Arthur Haulot www.mipah.be
Ne vous fiez pas au chiffre annoncé. Sachez que Le Journal des Poètes en est à 78e année d’existence et que ce chiffre correspond au nombre de numéro de l’année en cours (2009).
Journal, cette publication l’est assurément dans la forme : 10 pages au format tabloïd, mais point d’articles ou de photographies salaces et scandaleuses ! Ce numéro est entièrement consacré à Fernand Verhesen, compagnon de route du Journal et de la Maison internationale de Poésie Arthur Haulot de Bruxelles, et fondateur des éditions du Cormier. Jean-Luc Wauthier rappelle ce parcours dans son éditorial. Les témoignages touchants des amis dont Yves Namur, Marc Dugardin, Pierre-Yves Soucy et Philippe Jones (ces deux derniers actuels responsables du Cormier) le confirment : Fernand Verhesen a compté et comptera dans les lettres belges de langue française. L’hommage se conclut sur 20 poètes édités par Verhesen au Cormier. Belle manière de dire la diversité de l’engagement de l’homme au service de la poésie.
Jacques Fournier
L'ode maritime - Fernando Pessoa
Mise en scène et jouée par Frédérique Wolf-Michaux
L’Ode maritime de Fernando Pessoa, spectacle mis en scène et interprété par Frédérique Wolf-Michaux avec Ginay Ayme, vidéo, Alexandre Meyer et Frédéric Minière musique, Théâtre 95 à Cergy Pontoise 10 mars 2009.
Lorsque l'art est porté à sa plus haute expression, il se confond avec l'indicible. Dès lors, le commentaire, la critique m'ont toujours semblé extrêmement difficiles, à moins d'effectuer un pas de côté qui permet de rendre compte mais qui en même temps se manifeste comme trahison, à plus ou moins grande échelle.
Qu'écrire alors lorsque l'on a affaire à un très grand texte, l'un des plus beaux, des plus amples du XXe siècle ? Comment écrire lorsqu'on est placé face à une mise en scène de ce texte qui semble se confondre avec ce qu'il porte ?
Rendre sensible l'indicible d'un texte : c'est de cette façon que l'on pourrait tenter de nommer le travail effectué par Frédérique Wolf-Michaux sur le texte de Fernando Pessoa, L'ode maritime. De cette recherche participe le choix des passages qui rendent compte du texte comme cycle, du cycle comme d'une totalité, poème monde : Océan et Humanité, Océan d'Humanité, grande, petite, parfois violente, très. Dans cette recherche passent la personnalité, la sensibilité d'une personne.
Frédérique Wolf-Michaux est une voix, un corps qui font résonner le texte avec une justesse qui à chaque fois stupéfie, comme si, tous deux, la voix, le corps, épousaient la puissance du mot et en rendaient compte en même temps. « Cela » se confond et « Cela » se dissocie dans le même mouvement. Et donc, « Cela » existe pour chacun des spectateurs : les mots, chaque mot, sonorité(s) et rythme(s), le corps, la voix. Le corps qui se déplace, se tord, qui rampe, accompagne la force et la violence du texte. La voix qui scande, chante, murmure, hurle, cette voix de contralto dont la chanteuse n'use pas pour la performance mais qu'elle laisse monter au rythme et à la puissance que les sons lui impriment et qu'elle imprime aux sons. C'est dans cette dissociation-coïncidence, quintessence du jeu, de la parole et du chant que le texte se déploie.
Mais Frédérique Wolf-Michaux est aussi metteure en scène. Elle sait s'entourer et travailler en collaboration avec des artistes exigeants : musiciens ou plasticien vidéaste.
Les sons qui accompagnent cette traversée en rendent constamment la profondeur par une adéquation qui ne tient pas à la concordance mais au contrepoint, à l'écho. Car Frédérique Wolf-Michaux sait, comme les deux musiciens qui l'accompagnent dans cette aventure, Alexandre Meyer et Frédéric Minière, que l'écho, c'est à la fois l'ouverture et la réverbération du texte. Si le jeu avec et sur la musique est saisissant, il ne l'est pas moins que celui mis en place avec l'image. Texte et image, en effet, se correspondent en se gardant, bien sûr, de jamais se superposer ni se confondre. L'image, magnifique en elle-même, rigoureuse, à la fois abstraite et concrète, œuvre remarquable de Giney Ayme, crée un second contrepoint d'autant plus juste que la metteure en scène a établi des jeux de correspondances et de déplacements avec le texte comme avec l'actrice. Ainsi de cette marche qui accompagne l'arrivée du bateau sur l'écran de fond de scène dans le décalage des mots avec le bateau, mais dans l'adéquation de la marche et des mots. Et qui rend visible, en écho aux mots, l'envahissement du poète par l'imaginaire maritime. L'imaginaire est en marche. Dès lors il envahit l'auditeur-spectateur-lecteur.
Une faible torpeur nocturne persiste encore dans l’air agité
La roue accélère légèrement au fond de moi.
Et le paquebot continue à entrer,
Non que je le voie approcher dans sa distance excessive,
Mais parce que, assurément, il doit rentrer.
Dans mon imagination il est déjà proche et visible
Dans toute l’extension de ses lignes de hublots.
Et en moi tout tremble, toute ma chair, toute ma peau,
À cause de cette créature qui n’arrive jamais sur aucun bateau (...)
Ces jeux savants de décalages et d'échos qui jalonnent tout le spectacle révèlent une pensée sensible et rythmique aussi indicible que le texte qu'elle accompagne. Elle est à sa hauteur. Le spectateur, quant à lui, éprouve comme devant tout spectacle d'exception, le sentiment d'une expansion de sa personne.
Véronique Breyer
Les Cahiers Cadou et de l’École de Rochefort, n°1
16 p., 18 €éditions du Petit Véhicule, 20 rue du Coudray 44000 Nantes
http://www.myspace.com/editionsdupetitvehicule
Ce premier numéro pose les jalons historiques de l’École de Rochefort qui fut plutôt, selon le mot de René Guy Cadou, une cour de récréation. En sept dossiers, consacrés à sept protagonistes, de Max Jacob le maître inspirateur, à Serge Wellens, qui rejoignit le groupe dans sa période parisienne, dans les années 50, en passant par le cofondateur Jean Bouhier, le poète-libraire Marcel Béalu, René Guy Cadou, parti trop tôt, le trop méconnu Michel Manoll, et enfin Jean Rousselot qui ne voulait pas être assimilé à cette seule École, tout en lui reconnaissant son importance dans un temps donné - la France occupée - , les nombreux articles, entretiens - dont un émouvant avec Hélène Cadou - hélas retranscrits au plus près de l’oral, pour faire plus « vrai », mais cela nuit à la lecture et donne la part belle à l’intervieweur sur l’interviewé(e) ; les poèmes, souvent manuscrits, et la richesse iconographiques donnent à penser que ces Cahiers sont nécessaires à qui souhaite aborder cette page importante de la poésie française, qui émergea en des temps sombres et difficiles et n’a pas la place qu’elle mérite dans l’histoire de la poésie du XXe siècle. Souhaitons que le 2e cahier, qui sera consacré à Michel Manoll, évite les rares erreurs formelles du premier tout en étant aussi attractif et instructif.
PS : en page 105, une annonce nous apprend qu’un n°108 (?) est un hors série consacré à R.G. Cadou, Luc Bérimont et aux poètes de l’École de Rochefort. Il faut attendre le dernier paragraphe pour comprendre qu’il s’agit d’un n° de la très belle revue 303, consacrée au patrimoine de la Région Pays de la Loire (www.revue303.com). Indispensable.
Jacques Fournier
Passe-passe
hors-série jeunesse de la revue La Passe58 p., 6 €, chez Philippe Blondeau 3 rue des moulins 80250 Remiencourt
S’il existe une édition de poésie dite pour la jeunesse, dont Ici & Là rend compte régulièrement par ses notes, le créneau de la revue de poésie pour la jeunesse est quant à lui bien désertifié, contrairement à celui de la revue de poésie en général.
Depuis la disparition de décol’ (1993-2006) après 42 numéros, première revue (une affiche A3 et un carnet de notes A6) spécialisée dans la poésie dite pour la jeunesse, seule Dans la lune (voir ci-après et dont nous avons ici même chroniqué quelques numéros en en disant tout le bien que nous en pensions tant cette revue sait refuser le jeu de l’enfance bêtifiante au profit de l’intelligence, de la diversité, de la surprise) occupe le terrain (et pour combien de temps encore ? Le Centre de créations pour l’enfance de Tinqueux, dont elle dépend, doit être « restructuré » dans les mois qui viennent et il ne faut pas souhaiter que Dans la lune parte dans la charrette).
La revue La Passe (déjà chroniquée aussi ici) a sorti au début de l’année 2010 un hors-série jeunesse dont on ne peut que désirer qu’il ne soit pas le dernier et même qu’il soit le premier d’une longue série appelée à devenir une revue à part entière.
Dirigé par Tristan Félix, artiste protéiforme, et Philippe Blondeau, ce numéro répond au cahier des charges de la revue : une revue des langues poétiques.
Après un éditorial qui invite à monter sur le manège mais à une seule condition : qui tu ne brûles jamais la verrue de ton rêve, que toujours sous ton doigt tu la sentes aussi douce et rugueuse que la présence du crapaud sous les pierres, on lira entre autres choses et avec plaisir les courts poèmes de Jean-Claude Touzeil accompagnés des dessins (en couleurs) de Matt Mahlen, son complice de Vert Tzigane (éd. Gros textes) ; les courtes aventures tout en rêve d’Ovaine, personnage récurrent de Tristan Félix ; cinq poèmes sensibles de Brigitte Richter (dont l’œuvre vient d’être rééditée aux éditions Donner à Voir) ; deux comptines de la pomme de terre dues à Jean Foucault, le (long et ondulant) hommage au ver de terre de Jacqueline Persini-Panorias, etc. Dans l’esprit de La Passe, qui propose des « traductions » d’une « langue » à l’autre, Henri Chevignard propose un poème « pour madame et monsieur » suivi de sa traduction pour les enfants ; on découvrira trois pages de poèmes-dessins d’enfants rendent hommage au spacialiste Pierre Garnier ; la mise en images par Hervé Borrel des aventures d’Ovaine citée ci-dessus ; la « traduction » d’un conte-poème en forme de dialogue de sourds du polonais Stanislaw Wygodzki ; un poème à trous d’Apis Saada ; l’interprétation d’un poème bambara, etc. Et partout des dessins, des photographies. Un numéro plein comme un œuf d’autruche. Ou de crapaud.
Jacques Fournier
Qantara, 76
Le numéro 7,50 €, l’abonnement 4 n° 25 €Institut du monde arabe 1 rue des Fossés saint Bernard Place Mohammed V 75236 Paris Cedex 05
http://www.imarabe.org/magazine-quantara/a-la-une
Le fait est assez rare pour être remarquable : un magazine non spécialisé dans la poésie consacre un quart de son numéro (20 pages) à la poésie. Il faut dire que l’Institut du monde arabe est partenaire du Festival de poésie de Lodève, les Voix de la Méditerranée, dont la 13e édition s’est déroulée du 17 au 25 juillet dernier. À cette occasion, Qantara, la revue de l’IMA, a donc ouvert largement ses pages à la poésie contemporaine en proposant la lecture dans une très belle mise en page aérée d’un poème de 17 des poètes invités cette année, de langue arabe ou venant d’un pays arabe (Égypte, Palestine, Irak, Algérie, Tunisie, Liban, Libye, Syrie, Jordanie, Israël). Une forme d’anthologie qui ne peut qu’inciter à y aller voir de plus près chez les éditeurs, sur internet ou… lors la 14e édition du festival en 2011 pour en savoir plus. La revue propose ensuite un large dossier sur les Arabes et la mer, à l’issue des articles historiques et géopolitiques desquels on ne peut que réviser le jugement hâtif qui voudrait que les Arabes ne furent pas de grands marins. À découvrir aussi la double page reproduisant des extraits du « carnet de mémoires » de Paris par l’artiste syrien Boutros al-Maari.
Jacques Fournier
Sharawadji Manuel du jardinier platonique
de Pascale PetitCoédition L’Inventaire / Ville de Rambouillet 2010
128 pages, 17 €
La poète jardinière en son jardin : les mots. Né d’une résidence à Rambouillet, en 2009, le nom de recueil sied bien à ce livre, puisqu’on y déambule comme on le ferait dans un jardin, cueillant ici une rose (elle sert à regarder les papillons, la rose), là croquant une pomme, là jetant un œil sur le terre-plein, voir si c’est du gazon ou du serpolet.
Mais le propos de la jardinière va plus loin que la simple déambulation en un jardin, si beau soit-il : il s’agit là d’un véritable poème d’amour, et le « platonique » du titre est bien vite battu en brèche : Ma petite culotte en soie contient l’infini / (et l’infini est à consulté sur place), car si le ver est dans le fruit / il est dans le jardin entier. En quatre temps et autant de saisons, ce manuel à l’usage des amoureux nous apprend comment marcher dans le jardin (un grand pas pour vous / un petit pas pour moi), nous donne à résoudre des exercices dignes du Bled de notre enfance (Les mots en –ette. Je complète), nous assène des proverbes marqué au coin du bon sens (Du jardin au petit pot, il y a tout l’amour ou Amour tardif fleurit trop tard), propose des duos d’amour pour compter fleurette (Si j’avais dit bleu ? j’aurai dit bleu / Comme il faut / Ou il faudra bien). Pascale Petit s’amuse des ruptures de tons, de formes, crée des boucles, nous perd et nous retrouve, sème ses graines d’impertinence et d’humour fin et nous sème.
Jacques Fournier
Si je donne ma langue au chat, est-ce qu’il me la rendra ?
Anthologie rassemblée par Célia Galice et Emmanuelle LeroyerIllustrations Oréli
Bayard Jeunesse, 2010
ISBN 978-2-7470-2956-8
9.90 €
En librairie
Une anthologie sur le thème de jouer avec les mots. Histoire de rappeler que la poésie n’est pas seulement histoires de roses et d’étoiles. J’aime bien ! Un choix de textes plutôt contemporain ou presque. Des images flashy, voire pop art, j’aime bien aussi ! Bref un livre joyeux, à l’image des deux complices du Printemps des Poètes qui l’ont réalisé. Un livre qui permettra aux professeurs d’échanger avec leurs élèves autour des plaisirs de la langue et qui révolutionnera peut-être les rapports textes/images dans les classes…
Patrick Joquel
Vive fut l'aventure
de Georges-Emmanuel Clancier
Gallimard, 2008, 17,90 €
Le plus étonnant n’est pas la belle écriture, mais la jeunesse permanente qui court sur cent-quatre-vingt-treize pages. Il y a de la douceur et une formidable énergie de vie ! C’est un banquet de poètes, décédés, vivants connus, moins inconnus, acteurs essentiels du monde poétique et de personnages familiers disparus mais présents à qui il s’adresse pour leur dire combien Vive fut l’aventure. C’est aussi la vivacité de son désir de vie, à Lionel Ray Ray il manque des points de certitude / au dessus des i du désir d’infini…Un magnifique témoignage d’un homme qui a traversé le siècle et donne aux générations futures, non pas une leçon, il a trop d’élégance, mais plutôt une sorte d’héritage d’espérance et de beauté sur la vie. Il lègue à ces générations futures qui en ont bien besoin, une parole de foi dans la famille, les amis et l’écriture. Le peintre Jean Bazaine notait dans son journal En art, la jeunesse est un don qui s’acquiert patiemment à mesure que l’homme vieillit. L’esprit naît vieux. Georges Emmanuel Clancier en est une belle illustration, lui qui affirme à quatre-vingt-seize ans : Je n’ai pas, épuisé la saveur gourmande de vivre !.
Et puisqu’il est question de gourmandise, je finirai par ces mots, sans dédicace, c'est-à-dire qu’il s’adresse à nous tous : Sans que jamais / elle/ ne le perçoive / en silence / il / la regarde / … il la regarde la regarde la regarde… / c’est la respirer / à en perdre le respir /.
Dan Bouchery
Article mis à jour le 31 août 2010 parJohanna Ricouard














