Partager Envoyer

Notes de lecture 2010

Pour "coller" au plus près à l'actualité littéraire, ce que ne permet pas la publication de notes dans la revue semestrielle Ici & Là, vous trouverez ici quelques notes de lecture de recueils, anthologies et revues ; mais aussi de notes sur des spectacles, des CDs et DVDs. Elles seront renouvelées régulièrement et vous donneront, nous l'espérons, l'envie de découvrir ces ouvrages.

notes de lecture 2010

Encres vives 367 : À l’envers des nuages

de Georges Cathalo

Diorama Lune Apollo 550 01
© Encres vives
Chez Michel Cosem 2 allée des Allobroges 31770  Colomiers

J’ai déjà chroniqué Encres vives, dans la rubrique « recueils », puisque chaque numéro (ou presque) est un ensemble de textes d’un auteur. Mais Encres vives est une revue : on s’y abonne. Ce n° de février 2009 propose un recueil de Georges Cathalo, poète mais aussi infatigable chroniqueur de poésie dans diverses publication (Décharge, Diérèse, Ici & Là,…).
Il a rassemblé ici des textes parus en revue et anthologie sur 30 ans et dont la thématique centrale mais non exclusive est le nuage.
Si par mégarde, le soc de la mémoire nous retourne comme un gant, nous nous souviendrons que très tôt, nous sculptions les nuages. C’est d’entrée dire la fatuité de nos existences. Plus loin, la Lettre aux nuages confirme : Vous nous laissez mariner dans nos prétentieuses préoccupations. Vous passez. Cela n’empêche pas le poète d’être attentif au monde, ici à la bergeronnette qui sautait de galet en galet, là à la vache solitaire / prisonnière de ses pattes  / et de sa lourde cloche / plus haut que les nuages. L’évocation des douze nuages passagers qui constituent le cœur de l’ensemble, permet à l’auteur de dépasser le simple descriptif de ces formes qu’ils prennent dans le ciel, pour évoquer l’embellie (dans l’éclaircie / se brûler les yeux / aux braises des couleurs), l’oubli (n’ayez pas peur laissez-moi faire), ou le cimetière dans le crissement rassurant / des courtilières et des salamandres. Une belle suite aux formes variées comme celles des nuages, indifférents à nos vies et qui ne font que passer.

Jacques Fournier


Festival décOUVRIR

En août dernier, pour la 7e année consécutive, Concèze, Corrèze, village de 450 habitants répartis sur 35 hameaux, entre Arnac-Pompadour et Juillac, accueillait, ou plutôt organisait le festival décOUVRIR.
Pour quoi en parler seulement maintenant ? Parce que approche le temps de la préparation de vos vacances estivales et que Concèze, son festival, et sa région sont de bonne destinations.
 
À l’origine de ce festival pas comme les autres, Matthias Vincenot, jeune homme trentenaire, à l’allure timide et réservée, passionné de chansons et de poésie, organisateur de rencontres du même acabit  à la Sorbonne, tout au long de l’année.

Là, dans la salle du foyer rural, à deux pas d’une magnifique église du XIIe siècle aux peintures murales polychromes récemment restaurées, il s’agit, sur six soirées, d’un véritable festival qui, ainsi que l’indique l’accroche du programme et de l’affiche croise poésie et chanson, univers et styles, dans un esprit d’ouverture et de découverte.
Il faut bien dire tout cela pour en accepter le jeu : le même soir, sur la même scène, pour le même public (120 à 250 personnes par soir cette année), se succèdent (la règle : une demi-heure pour les chanteurs, un quart d’heure pour les poètes) des chanteurs que l’on pourrait classer sans sourciller dans la catégorie « variétés », d’autres dans la case « chansons à textes », et des poètes, certains ayant acquis un renom dans le microcosme, d’autres, illustres inconnus souvent locaux, mais aussi des comédiens, de théâtre ou stars de la télévision, et des baroudeurs du one (wo)man show comique auxquel(le)s est confiée une « carte blanche ».
Un éclectisme qui pourrait avoir du mal à passer sur le papier mais qui ne peut qu’attiser la curiosité.
Reconnaissons ce mérite à Matthias Vincenot d’oser l’impossible mélange, de concevoir l’impensable mayonnaise. Qui prend pourtant.
Il faut toute sa conviction pour rassembler sur une même scène des univers, des styles et des sensibilités aussi divers.
Il faut dire que cette conviction s’adjoint les services de la générosité des bénévoles de la commune (maintenant réunis en association), membres du Foyer rural et élus, qui, par l’organisation de repas biquotidiens, facilitent les liens entre les artistes (tout au moins ceux qui acceptent le temps du repas partagé) et donc donnent à ce festival un cachet particulier qui se ressent dans les prestations de certaines et de certains, tel musicien acceptant au pied levé d’accompagner tel poète, tel poète tissant des liens avec tel chanteur ou telle chanteuse qui, peut-être l’année prochaine, reviendra avec un de ses textes dans son récital.
Je ne m’arrêterai pas dans le détail sur la programmation de cette édition 2009. Allez la voir sur le site www.matthiasvincenot.net qui vous donne les liens vers les sites des invités qui en ont un (les chanteurs en général, adeptes de myspace.com).
Le regard critique que je porte inévitablement de par mes activités et mes engagements sur la qualité d’écriture textuelle, qualité que j’ai beaucoup de mal à trouver dans la chanson française telle qu’elle se pratique depuis des décennies et qui pour moi s’arrête souvent à la qualification peu engageant de chansons de variétés, ce regard critique m’incite à ne pas m’étendre sur ce que je n’ai pas trop apprécié pour pouvoir concentrer mon énergie et votre attention sur ce qui m’a touché.
Comédienne, la jeune Géraldine Martineau a su donner à son choix de textes d’Henri Michaux toute l’ironie et la distance désabusée nécessaires. On comprend pourquoi Jacques Rebotier fait de temps à autre appel à elle pour dire ses textes.
Alain Sourigues, chanteur et diseur percutant sans complaisance.
Xavier Lacouture, drôle et touchant dans son personnage de clown lunaire conscient.
Martine Caplanne, une des voix les plus essentielles pour chanter les poètes, des Cadou à Jean-Claude Touzeil en passant par Jean L’Anselme.
Le Belge Julos Beaucarne, pilier indémodable, amoureux fou de la langue française et de l’humanité, troubadour des temps contemporains, un des rares à savoir marier chanson et poésie dans un même geste d’amour au public.
Céline Caussimon, dont l’univers est un subtil mélange de chanson française traditionnelle dite réaliste et de modernité dans les thèmes et le ton, avec une énergie positive et transmise sans artifice au public (elle sera à la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines le 11 mars prochain, invitée de notre 11e cabaret poélitique).
François Corbier, vieux baroudeur aux textes déconnants et décoiffants, à l’humour ludique et impudique.
Pour qui vient le public ? Sûrement pas pour les poètes, trop peu connus et reconnus, mais qui, dans le quart d’heure qui leur est dévolu, savent trouver leur place, s’offrant ainsi l’occasion rare de faire entendre une véritable parole poétique (à quelques rares exceptions près dans la fournée 2009), à un public qui en découvre la diversité, tout autant marquée que dans la chanson.
Thierry Renard, emporté par le subtil jeu pianistique d’Etienne Champollion (qui se prêta souvent à ce partage avec les poètes, conquis par sa virtuosité et son intelligence du texte), donna des extraits tout en énergie parfois douloureuse mais toujours humaine de son dernier recueil Neptune Mambo, éd. Bérénice.
Bernard Ascal (par ailleurs atypique chanteur de poètes mais invité cette année comme poète, facette moins connue) nous a emmenés sur les pentes escarpées de son Cul-de-sac du ciel, éd. Rhubarbe, et nombre de fois nous faillîmes dévisser de rire, tant son écriture sait rendre vivante ces expériences de randonneur contraint et contrarié.
Venues en spectatrices, débauchées au pied levé afin de suppléer à l’absence de certains, Françoise Ascal a lu de courts extraits de son Rouge Rothko (éd. Apogées), qui, tout en évoquant certains de « ses » tableaux, n’en parle pas moins d’elle et de ceux qu’elle aime ; et Dan Bouchery a lu Un avant-goût de paradis, surprenant conte philosophique inédit touchant tant dans sa forme - un dialogue incisif - que par son propos - les traces des âmes mortes dans la nature.
Azadée Nichapour a lu sans artifice des extraits de son Parfois la beauté, éd. Seghers.
La Colombienne Myriam Montoya a fait partager, avec une belle assurance, sa poésie sensible et ancrée dans ses racines, parfois douloureusement fissurées.
Enfin, l’Helvète Jacques Tornay (publié à L’Arrière-Pays) a dévoilé pudiquement son mal-être et le Limousin Sylvestre Clancier a su toucher intelligemment le public, majoritairement issu du son territoire, par la lecture de ses quatrains limousins, éd. L’Harmattan.

Ce catalogue ne donne pas toute la diversité de ces six soirées qui se terminent toutes pour les artistes et le public dans un instant de partage, un verre à la main.
Il ne dit pas l’énergie déployée pour que chaque soirée soit une fête, un temps de détente mais aussi de réflexion, de rire et d’émotion non feinte.
Il ne dit pas tout de chaque artiste pour ne vexer personne et donner à tous la possibilité de se faire son idée sur l’un ou l’autre que je n’ai pas pu, pas su apprécier, ou ne saurai apprécier parce qu’il ne correspond pas à mes attentes en terme d’émotion mais aussi de qualité d’écriture.
Mais chacun, public, artistes et organisateurs, semble y trouver son compte.
Le mélange assumé des genres permet aux poètes, habituellement enfermés dans le cocon confiné et confidentiel des soirées entre poètes, de passer leur parole à un public, certainement peu rompu à l’exercice difficile de l’écoute du texte nu.
Et la faiblesse des un(e)s (dans le poème ou dans le chant) ne met-elle pas d’autant plus en valeur la qualité des autres ?

Le bien-nommé festival DécOUVRIR a ses raisons d’exister et de continuer à vivre, rien que pour ce parti pris risqué de l’éclectisme, rare, et assumé à cent pour cent par son concepteur et programmateur, dont je salue ici la persévérance et l’amour qu’il a des mots et des gens.

Jacques Fournier

 


Le café d’Yllka

Cécile Oumhani
éd. Elyzad, 2008, 128 p., 13,90 €, edition@elyzad.com 

Temps solaire

Cécile Oumhani
Gravures de Myoung-Nam Kim
éd. Voix d’encre, 2009, 92 p., 18 €, www.voix-dencre.net
 

Deux livres pour Cécile Oumhani en un an. Un court roman et un recueil de poésie. Deux écritures distinctes, mais complémentaires.

Diorama Lune Apollo 550 01
© Elysad
Le café d’Yllka, c’est le retour dans une mémoire douloureuse que doit faire, grâce à son journal intime, une jeune femme à la recherche de sa mère (un visage dont elle cherche l’ovale) dont elle est sans nouvelles depuis plus de dix ans. Dans un pays déchiré par la guerre, de Pristina à Sarajevo, de Sarajevo à la frontière croate (Au-delà de la Save, ils seront à l’abri en Croatie. (…) Passer la Save, c’est enjamber l’éternité) jusqu’à Zagreb puis l’Allemagne, c’est le récit d’une guerre vue par une adolescente avec sa vie d’adolescente (le carnet à spirale pour ne rien oublier ; l’amitié avec la cousine Ismeta, tombée sans un murmure sous la balle d’un sniper ; le premier amour, à peine né que déjà mort), celui d’une attente impossible, mais aussi le portrait d’une mère aimante et digne qui a fait le choix de laisser partir ses enfants (On en a de la chance de pouvoir vous mettre ainsi à l’abri) leur promettant, quand la guerre sera finie, de les rejoindre avec le père (Alija demande chaque jour où est papa. Il est à la guerre, lui répond maman). Cécile Oumhani trace son récit avec délicatesse, dit, sans pathos, sans apitoiement, avec une économie maîtrisée de mots, les instants de douleur et de joie, les espoirs et les déceptions d’une femme qui ne peut qu’attendre et espérer qu’un jour (elle) en saura davantage.

 

Diorama Lune Apollo 550 01
© Voix d'encre
Temps solaire, suite de dix ensembles de poèmes, est d’une tout autre facture, montrant s’il en était besoin que l’écriture n’est pas unique chez un même poète. Ici, le verbe se fait plus lyrique tout en conservant une retenue visible dans la longueur, les textes des six premières parties n’excédant pas dix lignes étroites, puis s’évasant sur une, voire deux pages. S’il est un fil conducteur dans ces belles pages, merveilleusement accompagnées par les gravures de Myoung-Nam kim, c’est bien celui de la lumière qui a la saveur du lilas, la lumière de l’été à la saveur de craie qui semble être le temps de l’écriture de ces poèmes. La poète pose ses mots pour dire mais aussi retenir cette lumière, et ce qu’elle nourrit de sa présence : arbres, terre, plantes, oiseaux, pierres,… La fusion (titre de la 10e partie) par le poème est totale avec ces éléments, mais aussi avec la lumière et le poème finalement ne serait-il pas cet espoir d’une trace / Qui serait ombelle / Au faîte de midi.

Jacques Fournier

 


Le Journal des Poètes 3

Diorama Lune Apollo 550 01
© le journal des poètes
Le n° 6 €, l’abonnement Belgique 20 €, Europe 22 €, autres pays 25 €
renseignements sur le site de la Maison internationale de la Poésie Arthur Haulot www.mipah.be

Ne vous fiez pas au chiffre annoncé. Sachez que Le Journal des Poètes en est à 78e année d’existence et que ce chiffre correspond au nombre de numéro de l’année en cours (2009).
Journal, cette publication l’est assurément dans la forme : 10 pages au format tabloïd, mais point d’articles ou de photographies salaces et scandaleuses ! Ce numéro est entièrement consacré à Fernand Verhesen, compagnon de route du Journal et de la Maison internationale de Poésie Arthur Haulot de Bruxelles, et fondateur des éditions du Cormier. Jean-Luc Wauthier rappelle ce parcours dans son éditorial. Les témoignages touchants des amis dont Yves Namur, Marc Dugardin, Pierre-Yves Soucy et Philippe Jones (ces deux derniers actuels responsables du Cormier) le confirment : Fernand Verhesen a compté et comptera dans les lettres belges de langue française. L’hommage se conclut sur 20 poètes édités par Verhesen au Cormier. Belle manière de dire la diversité de l’engagement de l’homme au service de la poésie.

Jacques Fournier

 


L’inachevé de soi

Claude Ber et Pierre Dubrunquez
Édition De l’Amandier, coll. Le Voir dit, 2010, 48 p., 25 €

Diorama Lune Apollo 550 01
© Le Voir Dit
Il s’agit bien d’une œuvre commune du poète Claude Ber et du peintre Pierre Dubrunquez. Parce que, jamais (sauf page 21, un corps esquissé au trait occupant le vide de la demi-page blanche) les œuvres du peintre ne viennent illustrées le texte, ni le texte faire redondance aux peintures. La mise en page propose une parfaite alternance (deux pages de texte, deux pages de peinture) laissant ainsi au lecteur le choix. Le titre même dit bien l’un et l’autre. Dans la peinture de Pierre Dubrunquez, l’inachevé des corps, fantomatiques dans des espaces où semblent (mais rien n’est jamais sûr) dominer le végétal. Corps en apparition ou en disparition ? Corps en mouvement, le plus souvent, laissant s’imprimer sur la toile des traces comme autant d’atomes échappés d’un tout qui serait un corps, en décomposition ? en recomposition ? Le texte aussi dit cet inachevé du corps (C’est à peine une loupiote le feu du cœur), du vivre qui n’est accordé que par intermittence et parce qu’on parle de la mort, mais on ne s’y attend pas. Elle surgit par effacement. Et le poète au verbe fluide tente cette composition, cette recomposition, par l’appel aux vivants épelés par la langue trieuse des registres et des pierres tombales (suit un bestiaire sonore des plus jouissifs à dire), par l’évocation des gestes anciens, rituels des vieux de Toscane qui jetaient une pierre à l’ombre du premier vivant qui s’approchait de leur maison en construction, et des gestes appris (Passe les prunes sous l’eau fraîche et n’oublie pas de mettre la bassine sous le robinet. L’eau est précieuse qui servira à arroser (…)), par l’incantation cyclique à la langue qui, ici court à l’excès, là est une torche qui brûle aussi sous l’eau. Mais au final, il n’y a pas de puits de langue où puiser parole qui désaltère. Alors, le poète, s’adressant tant à elle-même qu’à l’homme en tant qu’espèce (dont l’angoisse de la mort est pour la première fois plus grande que celle de sa propre mort), tout en sachant qu’à te nommer tu disparais, parce que cela est inéluctable, nourrissant sa réflexion de son quotidien parfois le plus trivial et/ou le plus banal, nous jette en dernier conseil : Applaudissez sans réserve. Cela n’a pas éternellement lieu, parce que le meilleur s’arrête en nous et y demeure. Même inachevé (et parce que l’inabouti est increvable), vivons puisqu’il nous faut mourir.

Jacques Fournier

 


L'ode maritime - Fernando Pessoa
Mise en scène et jouée par Frédérique Wolf-Michaux

L’Ode maritime de Fernando Pessoa, spectacle mis en scène et interprété par Frédérique Wolf-Michaux avec Ginay Ayme, vidéo, Alexandre Meyer et Frédéric Minière musique, Théâtre 95 à Cergy Pontoise 10 mars 2009.

 Lorsque l'art est porté à sa plus haute expression, il se confond avec l'indicible. Dès lors, le commentaire, la critique m'ont toujours semblé extrêmement difficiles, à moins d'effectuer un pas de côté qui permet de rendre compte mais qui en même temps se manifeste comme trahison, à plus ou moins grande échelle.
 Qu'écrire alors lorsque l'on a affaire à un très grand texte, l'un des plus beaux, des plus amples du XXe siècle ? Comment écrire lorsqu'on est placé face à une mise en scène de ce texte qui semble se confondre avec ce qu'il porte ?
 Rendre sensible l'indicible d'un texte : c'est de cette façon que l'on pourrait tenter de nommer le travail effectué par Frédérique Wolf-Michaux sur le texte de Fernando Pessoa, L'ode maritime. De cette recherche participe le choix des passages qui rendent compte du texte comme cycle, du cycle comme d'une totalité, poème monde : Océan et Humanité, Océan d'Humanité, grande, petite, parfois violente, très. Dans cette recherche passent la personnalité, la sensibilité d'une personne.
 Frédérique Wolf-Michaux est une voix, un corps qui font résonner le texte avec une justesse qui à chaque fois stupéfie, comme si, tous deux, la voix, le corps, épousaient la puissance du mot et en rendaient compte en même temps. « Cela » se confond et « Cela » se dissocie dans le même mouvement. Et donc, « Cela » existe  pour chacun des spectateurs : les mots, chaque mot, sonorité(s) et rythme(s), le corps, la voix. Le corps qui se déplace, se tord, qui rampe, accompagne la force et la violence du texte. La voix qui scande, chante, murmure, hurle, cette voix de contralto dont la chanteuse n'use pas pour la performance mais qu'elle laisse monter au rythme et à la puissance que les sons lui impriment et qu'elle imprime aux sons. C'est dans cette dissociation-coïncidence, quintessence du jeu, de la parole et du chant que le texte se déploie.
 Mais Frédérique Wolf-Michaux est aussi metteure en scène. Elle sait s'entourer et travailler en collaboration avec des artistes exigeants : musiciens ou plasticien vidéaste.
 Les sons qui accompagnent cette traversée en rendent constamment la profondeur par une adéquation qui ne tient pas à la concordance mais au contrepoint, à l'écho. Car Frédérique Wolf-Michaux sait, comme les deux musiciens qui l'accompagnent dans cette aventure, Alexandre Meyer et Frédéric Minière, que l'écho, c'est à la fois l'ouverture et la réverbération du texte. Si le jeu avec et sur la musique est saisissant, il ne l'est pas moins que celui mis en place avec l'image. Texte et image, en effet, se correspondent en se gardant, bien sûr, de jamais se superposer ni se confondre. L'image, magnifique en elle-même, rigoureuse, à la fois abstraite et concrète, œuvre remarquable de Giney Ayme, crée un second contrepoint d'autant plus juste que la metteure en scène a établi des jeux de correspondances et de déplacements avec le texte comme avec l'actrice. Ainsi de cette marche qui accompagne l'arrivée du bateau sur l'écran de fond de scène dans le décalage des mots avec le bateau, mais dans l'adéquation de la marche et des mots. Et qui rend visible, en écho aux mots, l'envahissement du poète par l'imaginaire maritime. L'imaginaire est en marche. Dès lors il envahit l'auditeur-spectateur-lecteur.

Une faible torpeur nocturne persiste encore dans l’air agité
La roue accélère légèrement au fond de moi.
Et le paquebot continue à entrer,
Non que je le voie approcher dans sa distance excessive,
Mais parce que, assurément, il doit rentrer.
Dans mon imagination il est déjà proche et visible
Dans toute l’extension de ses lignes de hublots.
Et en moi tout tremble, toute ma chair, toute ma peau,
À cause de cette créature qui n’arrive jamais sur aucun bateau (...)

  Ces jeux savants de décalages et d'échos qui jalonnent tout le spectacle  révèlent une pensée sensible et rythmique  aussi indicible que le texte qu'elle accompagne. Elle est à sa hauteur. Le spectateur, quant à lui,  éprouve comme devant tout spectacle d'exception, le sentiment d'une expansion de sa personne.

Véronique Breyer


Vive fut l'aventure

de Georges-Emmanuel Clancier
Gallimard, 2008, 17,90 €

Diorama Lune Apollo 550 01
© Gallimard
Ce livre est une déclaration d’amour à la vie, à l’amour, à l’amitié, à l’éternelle jeunesse. Dans ce festin de mots – pas des mots pour les mots, mais le mot pour dire au plus près – l’auteur qui vient de recevoir, ici, en novembre 2009, le prix Léopold Sédar Senghor, rassemble des poètes, morts qu’il a connus, tel Jean Tardieu ; des poètes vivants, ainsi Guy Goffette ; notre grande dame de la poésie, Arlette Albert-Birot, mais surtout et c’est peut-être ce qui m’a le plus touchée, il rend hommage à sa famille. Son fils, Sylvestre, à qui il dédie Les étincelles d’instant, premier chapitre du livre qui en compte cinq ; sa fille Juliette à qui il offre une dédicace de Guillaume Apollinaire : Je suis comme ces marins qui dans les ports passent leur temps au bord de la mer, qui amène tant de choses imprévues, où les spectacles sont toujours neufs et ne lassent point. En tête de Suite marine, 2e chapitre ; sa mère Agnès, évoquée au cœur des pages comme pour en garder le chaud souvenir : La blonde voix maternelle / (dont la) douceur ordonne / dans la pénombre où bourdonne / seule une mouche rebelle. C’est l’heure des devoirs de vacances !!! ; sa femme, Anne, à qui il offre la suite parisienne, avec cette épigraphe de Jules Romain Amour couleur de Paris. Aucun poème n’est daté. Ils ont tous été écrits entre 2000 à 2008. Ce sont tous des poèmes d’amour.  C’est mon dernier recueil de poèmes a-t-il annoncé récemment. Nous, on espère que non !

Le plus étonnant n’est pas la belle écriture, mais la jeunesse permanente qui court sur cent-quatre-vingt-treize pages. Il y a de la douceur et une formidable énergie de vie ! C’est un banquet de poètes, décédés, vivants connus, moins inconnus, acteurs essentiels du monde poétique et de personnages familiers disparus mais présents à qui il s’adresse pour leur dire combien Vive fut l’aventure. C’est aussi la vivacité de son désir de vie, à Lionel Ray Ray il manque des points de certitude / au dessus des i du désir d’infini…Un magnifique témoignage d’un homme qui a traversé le siècle et donne aux générations futures, non pas une leçon, il a trop d’élégance, mais plutôt une sorte d’héritage d’espérance et de beauté sur la vie. Il lègue à ces générations futures qui en ont bien besoin, une parole de foi dans la famille, les amis et l’écriture. Le peintre Jean Bazaine notait dans son journal En art, la jeunesse est un don qui s’acquiert patiemment à mesure que l’homme vieillit. L’esprit naît vieux. Georges Emmanuel Clancier en est une belle illustration, lui qui affirme à quatre-vingt-seize ans : Je n’ai pas, épuisé la saveur gourmande de vivre !.

Et puisqu’il est question de gourmandise, je finirai par ces mots, sans dédicace, c'est-à-dire qu’il s’adresse à nous tous : Sans que jamais / elle/ ne le perçoive / en silence / il / la regarde / … il la regarde la regarde la regarde… / c’est la respirer / à en perdre le respir /.

Dan Bouchery


 

 

Article mis à jour le 3 mars 2010 parJohanna Ricouard

haut de page