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Notes de lecture 2011

Vous trouverez ici quelques notes de lecture de recueils, anthologies et revues ; mais aussi de notes sur des spectacles, des CDs et DVDs. Elles seront renouvelées régulièrement et vous donneront, nous l'espérons, l'envie de découvrir ces ouvrages.

bandeau notes de lecture© agame

220 slams sur la voie de gauche

220 slams sur la voie de gauche© Le merle moqueurJean-Luc Despax, éditions Le Temps des cerises
coll. Le merle moqueur, 240 pages, 14 €
En librairie ou chez l’éditeur

Le poème politique existe, je l’ai rencontré. Voici un pavé comme il en vole dans les manifestations. Voici un cri de colère, un appel à la conscience, à l’inaveuglement. Jean-Luc Despax prend le vocable slam à sa racine américaine : slamer, c’est se jeter, provoquer, déranger, combattre avec le verbe. On est loin bien loin de son acception médiatique molle et consensuelle. 122 textes aux longueurs variables (une ligne à plusieurs pages), aux thèmes tout autant, réunis en six parties bien distinctes. La première partie est un fourre-tout jubilatoire, que l’on pourrait définir comme étant la plus politique, du slam pour jouer au Monopoly (et si vous ne comprenez rien à la règle du jeu / c’est que comme moi, vous n’êtes qu’un pion) au slam pour voter rouge (Les Esquimaux ont dix mots pour dire le mot « blanc » / Nous n’en avons pas un seul pour valider ce vote). Le quotidien, ses lieux (supermarché, poste, FNAC,…), ses objets (rimes pauvres, micro-ondes, sapins de Noël,…). Pour la troisième, le professeur de lettres qu’est aussi le poète (faut bien manger !) prend le dessus : le tout s’intitule Slams pour s’éloigner à toute allure de la salle de profs. Tout un programme. Poète reprend le dessus sur le prof (faut bien vivre !), règle son compte à Bonnefoy, aux éditions Corti, aux puristes, salue ses amis poètes qui ne trichent pas. 20 aphorismes slament la 5e partie (Slam du poulet : Peut-on écrire sur la police sans que le journal soit mis au pilon ?). Enfin, les Slams pour couper le virage s’en prennent en vrac et dans le désordre aux PV, à la Xsara, aux embouteillages, aux transports en commun ou au feu rouge.

C’est parfois drôle, souvent grinçant, inévitablement inégal, jamais méchant, parfois injuste, toujours intelligent.

Jacques Fournier


Action poétique 204 - juin 2011

Trimestrielle
Le numéro 13,50 € 
L’abonnement 4 numéro 45 € 
36 rue Raspail 94200 Ivry-sur-Seine

action-poétique-204© DR

Ou quand la poésie colle à l’actualité. En ouverture un long poème de Bernard Noël (Poème de la Havane) :

Le touriste trouve ici ce qu’il aime
le soleil pas cher et la sécurité
l’amateur de révolution ne trouve rien
pas même les débris de la légende

Puis des nouvelles de Tunisie et d’Égypte nous sont données de diverses manières. Awlad Ahmed livre un poème en deux temps, avant et après la mort de Mohamed al-Bouazizi :

Je suis l’Autre Tunisie
Cendre inventée
(…)

Nicolas Puig analyse les rapports entre rap et contestation politique dans le monde arabe et donne la traduction intégrale de deux textes ayant rencontré un immense succès sur internet. Jean-Claude Depaule et Pierre Wassef décrivent les slogans lisibles sur les photos pris Place Tahrir, où l’on apprend l’importance du proverbe et l’inventivité des manifestants. Enfin, la comédienne égyptienne Menha el Batraoui donne une courte lettre : Aujourd’hui, que ce soit les militaires ou les salafistes, s’ils espèrent s’installe, nous par contre, nous (…) savons où aller : Place Tahrir.

Onze jeunes poètes brésiliens sont réunis pour donner un (léger mais réel) aperçu de la vivacité de la création dans ce grand pays.

On lira aussi des inédits de Christophe Lamiot Enos, Yves di Manno, Edith Azam, etc. les pages de notes et critiques sont fournies, comme d’habitude.

Jacques Fournier


À fleur de fables

de Dritëro Agolli, traduit de l’albanais par Alexandre Zotos
dessins d’Alain Lacouchie, éditions Fondencre, coll. Beaux livres, 2010
64 pages, 17 €, chez l’éditeur www.fondencre.fr

afleurdefables001© éditions Fondencre

Rare parti pris d’un éditeur de poésie : le format 20x21, plus près de l’album que du recueil tel qu’on le pratique habituellement. Dritëro Agolli est un des plus importants poètes d’Albanie. Alexandre Zotos (traducteur, entre autres, d’Ismaël Kadaré, et d’un roman et d’un recueil de nouvelles d’Agolli au Serpent à plumes) a fait pour ce recueil un choix dans sept recueils. Il en a extrait ces « fables », vocable qui paraîtra bien désuet à bon nombre de lecteurs. Mais à la lecture attentive des 35 textes retenus, au style et à la longueur variables, on comprend la raison du titre : à fleur de fables. Si les six textes de la dernière partie répondent à ce qu’on attend d’une fable (mise en scène d’animaux ; « morale » (De cette histoire est resté le vieux proverbe : / Souris ne s’affole que du chat) - mais pas toujours morale –  voir Les deux frères et le loup, les autres effleurent la fable sans jamais la définir. Ainsi la série sur la lune et la nuit (La nuit approche sur le dos d’un crapaud / et les cornes d’une étoile), ainsi celle sur les paysages (Silencieux voyageur, où penses-tu aller / sous le ciel que dénude / cette pluie monotone ?),…
La traduction rend compte d’une poésie sensible non dénuée d’humour qui sait se faire volutes tout autant qu’épure, qui prend son temps là et l’accélère ici. Un regret : de n’avoir pas en miroir les textes en albanais.
Et si la présentation par le traducteur place d’emblée l’ouvrage comme recueil pour l’enfance, l’ensemble de ces textes est à lire à tout âge, sans distinction, sans a priori.
Saluons enfin les dessins N&B pleine page d’Alain Lacouchie, compagnon de route de nombre de poètes (Patricia Cottron-Daubigné, Jean Joubert,…) et revues (Le Cri d’os, Traces, Friches,…), dont la série des « fleurs aux pollen de lettres » sépare les 5 parties, et qui a su accompagner certains poèmes sans en appuyer le sens ni le trait.
Une belle réussite à soutenir.

Jacques Fournier

 


À l'index n°19

revue à l'index© DRDirection Jean-Claude Tardif, 11 rue du Stade 76133 Épouville 18€

Au fil du temps et malgré sa parution aléatoire, la revue fondée par  Jean-Claude Tardif s’est imposée comme une revue de référence, sobre mais originale, dense mais agréable à lire – une revue – une revue qui compte.
Ce numéro reprend un thème qui n’a pas fini d’être exploité : « Qu’est-ce qu’écrire aujourd’hui ? ». Vingt-quatre poètes tentent d’y répondre, avec chacun sa propre écriture : réflexions, poèmes, questions, ironie, remarques, sentences, etc. Cela constitue un dossier un peu essoufflant mais somme toute passionnant.
Des créations et des notes de lectures toujours pertinentes le complètent et font de ce numéro de 180 pages une livraison à lire et à conserver.

Roland Nadaus


Au plateau des Glières

Hervé Martin, éditions de la Lune Bleue
septembre 2010, 16 pages, 10 €
chez l’éditrice editionslunebleue@yahoo.fr

auplateaudesglières© éditions de la Lune Bleue

D’un périple cultuel – mais au sens païen du terme – Hervé Martin ramène un texte aussi bref qu’intense. Il est souligné par les gravures d’ombres (superbes) de Valérie Loiseau qui n’est pas n’importe qui.
L’ensemble s’inscrit sous l’égide de la phrase de Scutenaire « L’avenir n’existe qu’au présent ».
Cela n’est pas anodin. Et dans une période de dilution, Hervé Martin fait œuvre de résistance en rameutant d’autres résistants qu’ils ramènent au présent pour l’avenir:
Vous les braves / Je vous revois vivants
écrit le poète après avoir mis ses pas dans ceux d’illustres anciens – gamins pour la plupart – qui donnent encore aujourd’hui et plus que jamais une belle leçon de courage.


Ce texte et d’autant plus puissant qu’il ne se veut pas simplement mémoriel. Répétons-le : il est écrit au présent pour le présent dans une sorte d’intensité particulière. Cela semble surgir de la manière la plus simple, franche, quasi instinctive. Mais qui connaît un peu Hervé Martin sait combien cette intensité d’abord jetée sur le papier est le fruit d’un long travail de reprise.
Il donne toute sa résonance à ce joyau d’injonctions. Et c’est pourquoi avec Martin et ses ombres il nous est possible de marcher comme l’écrit le poète : Sous le vide du ciel et dans ce souvenir qui dépasse mon temps. Ce temps est le nôtre. Le créateur lui donne une intensité vibrante par l’économie même des mots, des images, du silence. Notre liberté d’aujourd’hui fut payée par ceux qui ne refusèrent pas la lutte.
L’hommage particulier que leur octroie Martin vaut bien plus que tant de longs laïus.

Jean-Paul Gavard-Perret

 


Baltiques

Baltiques© GallimardŒuvres complètes 1954-2004  
Tomas Tranströmer
Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin
nrf Poésie / Gallimard
2004
En librairie

Une approche de Tomas Tranströmer
Ce n’est pas le volume des pages écrites qui détermine l’impact et le retentissement d’une œuvre. Cet ouvrage de 350 pages de la collection nrf Poésie / Gallimard réunit les œuvres complètes du poète suédois Tomas Tranströmer,  - seulement une douzaine de titres - écrites durant le demi siècle passé. Une vie d’écriture ! Et s’il faut croire Jacques Outin dans la préface qu’il consacre à ce livre, l’œuvre poétique de Tomas Tranströmer est considérée dans le monde comme une œuvre de première importance. Traduite en plus de trente langues elle a été récompensée par des prix littéraires dans de nombreux pays. En France, tous les livres ont été édités par Le Castor Astral.

Au coeur de la fabrique poétique
Dès les premiers poèmes du livre, la lecture de Tomas Tranströmer révèle un monde d’images en perpétuelle mutation. Nous découvrons un univers composé d’éléments naturels – forêt, mer, terre, vent – ; de choses et d’objets – maisons, bateaux, lignes téléphoniques –. Souvent ils portent en eux tous les signes du vivant. Ils en ont les attributs et s’en parent. C’est ainsi que dans un poème titré Tableau météorologique l’océan semble pourvu des nageoires de ses chimères; des aboiements sont perçus comme des hiéroglyphes et l’absence même est signe de ce qui fut Il n’y a plus rien qui rappelle / le vertige blanc des régates. Tous les éléments visuels ou auditifs – leurs absences – sont des signes, des médiateurs entre le poète et l’univers. Ils captent une atmosphère et sont les moyens d’interpréter le monde. Nous sommes au cœur de la fabrique poétique. Ici opère une médiation entre la réalité du monde et la palpitation du corps. Et on distingue en de nombreux poèmes du livre l’élaboration de ce processus poétique.
Comme dans le premier vers du poème suivant Les quatre tempéraments :
L’œil scrutateur mue les rayons du soleil en matraques  policières.
Ici, la métaphore est claire, directe, expressive. Il suffit simplement d’observer une scène pour que l’imagination fertilise l’écriture du poète. 
Ou encore dans cet autre vers :
Il suffit de fermer les yeux pour entendre distinctement que les mouettes font tinter les cloches dominicales...

Comme un saut hors du rêve, un passage
Il convient donc d’ouvrir ou de fermer les yeux selon le sens par lequel opérera la médiation créatrice. Cette création poétique qui transpose ce qui arrive aux sens du poète – ces signes que sont les odeurs, les sons, les visions... –  est vive chez Tranströmer. Il n’invente pas et nous le dit dès le premier vers du livre : L’éveil est un saut en parachute hors du rêve. Et c’est bien la réalité qui habite l’univers du poète (ici le soleil, les mouettes...). Mais où se situent les limites de cette réalité là ? Où commence ce « saut » du rêve à la réalité ou de la réalité au rêve ? Saut que l’on peut qualifier de passage et dont Tranströmer ne cesse de franchir la frontière.
Ce saut  - ce passage - me semble symbolisé ici dans ce vers décrivant la persistance rétinienne dont chacun a pu éprouver les effets :

Ils éteignent la lampe et son globe rayonne
un instant avant de se dissoudre
comme un comprimé dans un verre d’obscurité.

La distorsion des sens
La vue ici, mais l’ouie également, lorsque les sons créent l’impression que les végétaux ou les choses sont vivants. Ainsi le son de la pluie sur le feuillage ou sur le sol donne l’impression que l’arbre marche (L’arbre et le firmament); et la vivacité des couleurs celle que le sol bondit (Face à face). Alors dans ce processus poétique l’univers se transforme. Ce qui était inerte est  porteur d’une initiative vivante et même le poème à un moment va  prendre la place du poète.(Oiseaux du matin).
Un poème de Tranströmer peut naître dans la quotidienneté du matin et le bruit d’un rasoir électrique. L’imagination emporte le poète dans les airs quand le son se mue en un vacarme de moteur d’hélicoptère. L’alchimie poétique est sans cesse opérante. L’imagination transforme puis transforme encore ce qui est entendu, observe ou ressenti. Dans cette poésie, des mutations  peuvent apparaître sous l’influence révélatrice du ciel, de la lumière ou de la couleur du temps et celle de la distorsion des sens. Comme dans le poème Plus loin encore :

Soudain, le soleil incandescent
est au milieu du pare-brise
et me submerge. Je suis translucide
et une écriture inscrit
en moi
des mots tracés à l’encre sympathique
qui surgissent
lorsqu’on tient le papier au-dessus de la flamme !

Soudain, un passage est ouvert que le poète emprunte. Il est alors emporté – plus loin encore  – par le processus de son écriture, de la monotonie d’un embouteillage citadin bien réel, à l’imaginaire d’une pierre parmi les pierres, mais précieuse d’un pouvoir omnipotent à résoudre les grandes énigmes de l’univers. L’imagination poétique laisse ici carte blanche au poète.
Dans un autre poème encore des masques japonais et tibétains se muent en visages. Ils respirent, questionnent, interrogent...Et les souvenirs du poète à fleur de peau et de l’être, se tenant juste en lisière du corps resurgissent ici, sous l’aspect de visages amis, côtoyés ou connus, et qui réapparaissent dès lors que le silence ou la solitude gagne l’espace du poète.

La transmutation
Ainsi, le principe de création de l’écriture poétique chez Tranströmer s’observe tout au long du livre dans ces transmutations qui s’opèrent à l’instant même ou la vie s’écoule. La réalité se mue en un tout autre monde fait de souvenirs, de visions ou de créations. Chez le poète, des mondes contigus cohabitent, avec entre eux toujours une porte entrouverte. Mais où se trouve-t-elle précisément ? Quelle en est la clef qui fera basculer le poète d’un monde vers l’autre ? Ce processus poétique n’est pas sans rappeler celui qui préside à la fertile imagination de l’enfant à l’instinct rêveur. Sans doute Tomas Tranströmer a-t-il su préserver l’enfant en lui lorsqu’il s’échappe par le poème dans un imaginaire nourrit de souvenirs, de connaissances, de douleurs ou d’espoirs. Comme à nouveau dans ce poème Courte pause durant le concert d’orgue où le bourdonnement du trafic routier, assimilé à un grand orgue, se substitue à l’orgue de l’église. Alors progressivement et à l’aune de cette substitution, la vie et le monde autour du poète se transforment encore. Une vision s’installe comme une diffraction de la réalité. Les sons perdent leur nature audible et deviennent combats d’ombres, la pulsation du pouls démesurément se transforme en cascade, les colonnes sont des arbres et le toit de l’église une crête. Et c’est enfin un imaginaire nourrit d’inconscient qui affleure dans ce poème lorsque le désir de revoir un ami surgit en une lumière, une couleur lilas.

Le mot, le langage, la poésie.
Comment comprendre ce poème intitulé En mars – 79 ?

Las de tous ceux qui viennent avec des mots,
des mots, mais pas de langage,
je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige.
Pas de mots, mais un langage.

Peut-on y déchiffrer une tentative du poète pour  définir sa poésie, qui par ailleurs opposerait le langage au mot ? Dans ce court poème pouvons-nous assimiler les mots aux traces de pattes d’un cerf dans la neige et apparenter le possible de leur trajectoire sur la neige au langage ?
Nous pourrions alors considérer que pour Tranströmer  les mots soient jugés trop précis et de fait trop restreints pour justifier des sensations parfois fugaces et d’une large palette de sentiments vécus et ressentis. Trop restreints pour fixer en eux seuls ce qui par définition est fuyant et qui est éprouvé de seconde en seconde dans le corps vivant du poète. Le langage, lui, assemble les mots en une combinaison inouïe. Comme le sillage d’une trajectoire, il peut être témoin de la vie singulière d’un être. Il en a la richesse, la force d’évocation et peut se déployer sous différents registres. Le langage permettrait alors de dire autre chose que ce que disent isolément les mots. Le langage est l’élément d’articulation des mots et il est cette énergie qui propulse l’être hors de lui-même.
La poésie est le langage de la singularité d’une vie. Elle est la trace de trajectoires intimes dans les multiples registres du possible.

L’indomptable n’a pas de mot
Ce que nous vivons – en et hors de nous – ne peut être réduit en des mots seulement mais plutôt en une articulation de mots – le langage –, par un enchevêtrement de sens qui se heurtent, s’assemblent, s’agglomèrent ou se contrarient. La nature de la poésie se situerait peut-être dans la distance qui existe entre soi – ce qui est ressenti – et l’expression de ce qui est ressenti. Distance entre ce qui est vécu et la manière choisie pour l’exprimer. Quelle est la distance langagière qui existe entre une douleur affective qui ébranle le corps et son expression poétique en des mots, une forme, un rythme, des sonorités ? Écrire serait alors  réduire cette distance entre le ressenti et son expression sur la page en employant tous les registres du langage. Il faut lire Baltique œuvres complètes et se laisser conduire par le poète à travers le dédale de passages que nous ouvre sa poésie.

Hervé Martin

Note parue en 2005 dans la revue Incertain regard, repris avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Claudication du monde

De Claude Antonini

Après Armand Olivennes (Petit à petit cubes) et un Couté, Claude Antonini s’est attelée aux poèmes de son ami Jacques Simonomis (1940-2005), fondateur de la revue Le Cri d’os. La voix grave de la chanteuse se prête merveilleusement aux poèmes qui disent l’amertume du monde avec gravité mais aussi humour, balançant sans cesse entre absurde (Simonomis serait le dernier dadaïste) et humour noir. Des amis, qu’ils furent de mémoire ou de vécu, le rejoignent avec lesquels le compagnonnage semble naturel : Léo Ferré, Bernard Dimey, Jean Chatard, Gérard Cléry, Gaston Couté, Pierre-Marc Orlan. Il doit se sentir bien en leur compagnie voulue par la chanteuse d’Orléans.

compagniedariane@gmail.com / www.compagniedariane.com.

Jacques Fournier 


Confluences poétiques 4

Annuelle
Le numéro 19 € 
5 square de Port-Royal 75013 Paris
info@confluencespoetiques.fr

confluences-poétiques© Confluences poétiques

On vous a déjà parlé de cette revue annuelle, somme de 300 pages. Luis Mizon, le directeur de la rédaction, le rappelle dans son éditorial :

À la base de Confluences poétiques, il y a une sorte d’amour qui réunit des artistes de toutes les régions du monde, heureux de se retrouver avec leurs fragilités et leurs hésitations propres à leur vieux métier, celui d’exprimer ce qui les habite.

Il s’agit donc d’amour. Il s’agit aussi de questionner les liens entre la poésie et les autres arts. Après la peinture dans le n°2, est largement évoquée ici la musique, dans un dossier monté par Gil Jouanard et Gabrielle Althen. Des poètes (Zéno Bianu, Vénus Khoury-Ghata, Tahar Bekri, Alain Lance, etc.) d’une part, et des musiciens et compositeurs (Paul Méfano, Jean-Yves Bosseur, Michel Sendrez, etc.) d’autre part, témoignent sur ces liens. C’est du lourd (160 pages bien tassées) mais c’est du bon.

Contrairement à Phoenix, Confluences poétiques n’a pas un sommaire régulier. Seule la rubrique Vie et Poésie (redondance ?) se retrouve dans les 4 numéros parus. Il s’agit d’un entretien. Ici, Etel Adnan parle de son enfance, de son Liban, de Beyrouth, des Arabes et des Hébreux, de son écriture et de sa peinture, de ses espoirs et de son désespoir de constater (de longue date) que le monde est contre l’amour.

D’autres rubriques complètent cette passionnante livraison, dont un riche dossier sur la poésie d’Afrique du sud post-apartheid ; cinq poètes immigrés dans la langue allemande présentés par Jean Portante ; et une courte anthologie de dix poètes de Confluences.

Jacques Fournier


Contrefeuilles

Jacques Morin, éditions Gros textes, 2010
64 pages, 6 €, chez l’éditeur Fonfourane 05380 Châteauroux-les-Alpes
www.grostextes.com

La poésie de A à Z (selon Jacmo)

Jacques Morin, éditions Rhubarbe, 2010
224 pages, 13 €, chez l’éditeur 4 rue Bercière 89000 Auxerre
www.editions-rhubarbe.com

Deux ouvrages de Jacques Morin, alias Jacmo, paraissent quasi simultanément chez ses deux complices que sont Alain Kewes (éditions Rhubarbe) et Yves Artufel (éditions Gros Textes).

contrefeuilles001© éditions Gros textes
À l’enseigne du premier, La poésie de A à Z (selon Jacmo), un abécédaire de la poésie et une anthologie très personnelle, en guise de bilan de près de 40 ans d’activités revuistiques (sa première revue, Le crayon noir, fut lancée en 1974, puis il y eut Le Désespoir précisément et Décharge, qui en est bientôt à son 150e n° !) et éditrices (aux éditions Le Désespoir précisément, puis avec les « petits » recueils Polder associés longtemps à la revue Décharge, près) au service de la poésie et des poètes.
À l’adresse du deuxième, la réédition sous un même titre de deux recueils parus l’un de prose (Les caldeiras de la morgue) en 1995 chez Wigwam, dirigé par un autre complice, Jacques Josse, l’autre de poèmes (Jusqu’à l’âme) en 2008 déjà chez Gros Textes.
Si les Contrefeuilles sont une visitation de la mort (plus personne // on n’en revient pas / n’en reviendra jamais) dans ses aspects les plus crépusculaires, du cadavre du père (Il portait son masque mortuaire à même la peau) à Jérôme Bosch qui se créait son enfer sur mesure pour une future accoutumance, du cadavre éclaté de la chatte, retrouvée écrasée, à la description minutieuse et fascinée jusqu’au morbide (La confusion, l’empilement, la monstruosité fascinent)du lugubre tympan dit du Jugement dernier de l’église de Conques, une manière de repousser si ce n’est d’évacuer la mort, même si, vivant / (il) respire l’automne, La poésie de A à Z (selon Jacmo) est un parcours de vie.
L’opposition est facile, mais nécessaire pour bien montrer la diversité dont est capable dans un même temps d’édition un poète-revuiste-éditeur de la trempe de Jacques Morin, qui sut, même si ce fut de loin en loin, rester vif en écriture poétique, malgré le poids de l’activité de revuiste en poésie - comme il dit vivre dans la littérature (non de la littérature) lui qui a initié le « revuisme » qui n’était pas un mouvement littéraire mais plutôt une attitude militante en poésie.

lapoésiede AàZ001© éditions Rhubarbe
Dans cet abécédaire tel qu’il l’a conçu, Jacmo (alter ego un peu caricatural, antihéros capable de n’importe quoi, écrit Morin dans l’article (attendu) qu’il consacre à Jacmo - mais tout l’article ne suffit pas à faire le tour de ce tour de passe-passe) se permet toutes les entrées et semble fausser le titre générique pour évoquer d’autres aspects de sa vie, mais finalement tous liés, de près ou de loin, à la poésie (« ses » villes ; la banlieue ; les nuages ; la Puisaye, découverte à vélo et à pied ; un « feuilleton » de sa manière pour la lettre H comme Humour ; une nouvelle titrée Xénos - pour ne pas « sauter » la lettre X ? - ; etc.). La formule choisit par Jacmo lui permet aussi de faire le tour - incomplet (on serait capable de partout doubler la mise (ou presque), avoue-t-il) - d’une vie en poésie : l’histoire des revues créées et animées ; les amitiés (Kewes, Vercey, Josse, Louis Dubost,…) qui sont la famille (mais sa pudeur l’empêche de le dire ainsi) ; la poésie ; les poètes (Je hais les poètes. Ceux qui se prennent pour des poètes, telle est l’entame d’une violente mais justifiée diatribe). Il y a aussi le critique qui sait dire pourquoi il critique ; les positions marquées et répétées contre la rimaille et le vers compté (Ce n’est plus le vers ni la rimaillerie qui font le poète de 2010) ; l’intransigeance contre la poésie « fabriquée » façon Oulipo –mais, et la contradiction fait l’homme, la commande de ce livre par l’éditeur (passionné par l’Oulipo) n’est-elle pas en soi une forme de contrainte à laquelle il s’est plié avec gourmandise (pour le coup, avoue-t-il, le jeu en vaut la chandelle) ?
L’abécédaire de la vie se prolonge par l’abécédaire de 33 poètes, compagnes et compagnons de route, de tout temps ou d’un moment, lien que seule la mort semble pouvoir rompre - du moins en apparence, car restent les poèmes et le souvenir. Pour chacune et chacun, de Pierre Autun-Grenier à Michel Valprémy, en passant par Jean Chatard, Loïc Herry, Jean-Pierre Lesieur ou Valérie Rouzeau, un mot, un mouvement du cœur pour dire l’attachement, la raison d’être. Bel hommage. Le revuiste remercie. Geste rare.


Je dois mon engagement en poésie à des individus comme Jacques Morin, découvert par sauts de puce, de Jean Dauby et de sa revue Froissart qui me conduisirent à Claude Vercey qui m’amena à Louis Dubost dont le journal d’alors, Fonds de tiroir, me permit de connaître Décharge. Le virus était dans la place et n’en a pas été délogé depuis. Je me suis toujours senti d’affinité, de cousinage, pour ne pas dire de fraternité avec Décharge et ses Polders. J’y ai forgé ma connaissance de la poésie d’aujourd’hui. Lisant les pages de ces abécédaires, je n’ai eu de cesse de me dire : je suis d’accord avec toi, Jacmo, j’aurais pu écrire cela, cela et ceci. Et si je n’ai pas derrière moi autant d’années de revuisme que lui, je lui suis redevable de m’avoir, à sa manière, mis le pied à l’étrier. Et je ne pense pas me tromper en lui retournant le compliment qu’il fait à Jean-Pierre Lesieur, un de ses aînés en revue : on est pas mal à lui devoir beaucoup. Merci, Jacques ou Jacmo, ou qui que tu sois.

Jacques Fournier

 


Dans la lune 21 & 22

Le n° 5 €, l’abonnement 4 n° 16 €, 8 rue Kléber 51430 Tinqueux, contact@danslalune.org, www.danslalune.org.

recueil dans la lune© Centre de création pour l'enfance

Dernière livraison de la merveilleuse revue du Centre de créations pour l’enfance & Maison de la Poésie de Tinqueux (Marne), centre dirigé par Michel Fréard et revue dont la direction de rédaction est assurée depuis son lancement en mai 2004 par Valérie Rouzeau. Dernière en date et (peut-être) dernière à tout jamais. Le centre ferme bientôt, mais Michel Fréard espère bien pouvoir continuer à faire vivre la revue en dehors de cette structure. Si l’on sait que les revues sont amenées par définition et presque naturellement à disparaître pour diverses raisons plus ou moins valables (économiques, humaines,…), on ne pourra que regretter la disparition de Dans la lune. Nous l’avons souvent chroniquée (Ici & Là n°7 et 9, et sur notre site internet). Et nous regretterions de n’avoir plus à le faire. Sous sa couverture rouge, ce numéro propose 96 pages pleines de couleurs (mais de qui sont ces « illustrations », photographies et silhouettes animales ? Il n’en est rien dit) et de poésie. Les invités sont pléthore et divers : Fabienne Swiatly visite l’enfance (les jambes sautillent dans le présent pour mieux grandir) et l’adolescence (Je pense à des hommes pas à des garçons) ; Bernard Bretonnière nous confie un J’sais pas j’y arrive pas dans lequel chacun se retrouvera ; l’anglaise Rosanna Warren traduite par Aude Pivin et l’américain William Carlos Williams traduite par V.R. (et tous deux présentés en version bilingue) ; Roger Lahu tente avec humour (mais peut-il en être autrement ?) de « réhabiliter » la poule, croisant citations savantes et réflexions absurdes (mais pas tant que cela !) ; Jean-Christophe Belleveaux (je prends le risque / de l’autre / du présent et de la joie) ; quelques poêmes d’Armand le poête, tous manuscrits, flirtant avec l’aphorisme (écrire un poême / s’est toujours / CRIER / sans faire aucun bruit). Dans la lune se clôt sur un texte témoignage (non signé) d’expériences de pratique de la poésie dans les classes, éclairant à plus d’un titre, et qu’il faudrait faire circuler dans les salles des professeurs et dans les ministères. Entre les salves de poèmes, des extraits de poèmes, de Prigent, Giorno, Bachelin,… Il serait vraiment dommage que cette revue originale et de qualité disparaisse. Faites-le savoir à Michel Fréard en lui écrivant : cela ne pourra que l’aider à continuer.

Jacques Fournier

 


Décharge 150 - juin 2011

Trimestrielle
Le numéro 6 € 
L’abonnement 4 numéro 22 €
Jacques Morin 4 rue de la Boucherie 89240 Égleny 
www.dechargelarevue.com

Bando-décharge-150© Décharge et les auteurs

Autre revue, après L’Arbre à paroles, a atteindre le 150e numéro (soit 30 ans d’existence !). Belle longévité avec un cap maintenu malgré, il y quelque temps, l’arrêt de l’éditeur L’idée bleue et donc la diffusion en librairie. Jacmo est toujours à la barre, campé sur ses deux pieds et les yeux rivés vers l’avenir… proche. Car on ne sait jamais… Pas de forfanteries, de montages de col, d’enflages de chevilles, rien qu’un numéro de plus avec toute sa richesse. Huit poèmes inédits de Yves Martin

j’adore les araignées dans la cuisine
je ne bouge pas d’une comptine (…),

précédés de deux lettres de Michel Méresse à son ami, et d’un article de Jean-Michel Robert et d’Alain Simon (décédé depuis). Suite du passionnant dossier de Claude Vercey sur la critique en questions, avec les réponses de Roger Lahu, Jacques Lèbre, Lucien Wasselin, Gaspard Hons et Alexis Pelletier. Chacun y va de son vécu, de son anecdote.  C’est divers, selon la relation que chacun entretient avec le livre, la revue, les poètes aussi. Un dossier par Bruno Berchoud consacré à Valérie Rouzeau, qui révèle ses influences (Mes poèmes sont souvent des poèmes de lectrice), ce que je trouve remarquable : ici Tardieu, Verheggen ou Duneton, là Guillevic et Ginsberg. Louis Dubost rappelle les liens étroits unissant les sommaires de Décharge et le catalogue du Dé bleu, puis de l’Idée bleue. Touchant. Le choix de Décharge nous permet de (re)lire, entre autres, Jacques Allemand, Nicolas Gille et Lou Raoul. Les chroniques de Mathias Lair, JL Jacquier-Roux et Georges Cathalo. Et toujours les notes critiques pertinentes et affûtées de Jacmo et d’Alain Kewes.

Le n° hors-série offert avec le n°150 ressemble à un numéro habituel, sans les notes de lecture. Il s’ouvre sur un dossier consacré à Sabine Weiss, avec photographies et textes, et articles de Catherine Mafaraud-Leray. Rüdiger Fischer continue son parcours dans la poésie de langue allemande avec 6 poètes. Des habitués de Décharge font un point en trois réponses ; Jean-Paul Klée offre un extrait des Bonheurs d’Olivier Larizza (paru depuis aux éditions Les Vanneaux) :

le jour (dit-on) qu’il est parti
Dans la fumée nül de l’a
sü… L’HORREUR D’ETENDIT
sur l’Europe nazie l’on était
dans l’interlope brünâtres fo
lies
(…)

Jacques Fournier


Dehors

de Jean-Pierre Védrines
Dehors© Librairie-Galerie RacineÉd. Librairie-Galerie Racine, 12€

De brefs poèmes ‘où s’enroulent les paroles du temps constituent ce beau recueil de 45 pages dans lequel Jean-Pierre Védrines mêle ses paysages intérieurs et ses amours aux paysages de soleil, de nuit et de vent qui forment ensemble son pays où le taureau mêle sa voix aux cris des hommes.
L’horizon, le souffle, le vin noir, le bleu du soirles villes oubliées - et la présence/absence de l’être aimé – donnent à ces poèmes une tonalité extrêmement vivante – comme des instantanés qui bougeraient encore.
J-P Védrines a déjà une œuvre conséquente derrière lui (39 ans de publications…) : il atteint ici un dénuement et une transparence qui ne sont pas contradictoires avec la densité de l’émotion d’un voyage sans fin.

Roland Nadaus


D'espoirs en désespoir

de Gilbert Desmée
éd. Corps Puce, 2011
80 pages, 8 €
http://corps-puce.org

C’est une sorte de partition que propose ici Gilbert Desmée, jouée en deux actes. Le premier, d’espoirs en désespoir, s’ouvre par une succession de textes sensiblement de même longueur et qui interrogent tour à tour la mémoire, le tracé, le chant, les valeurs, les croyances, la politique, la matière, la création, l’intime, les sentiments…L’écriture, bien qu’empruntant à la prose, fait l’impasse sur les règles de ponctuation. Le rythme s’en trouve accéléré. C’est au lecteur de régler son souffle sur celui de l’auteur. Et cette syntaxe débridée prend forme de mouvement musical, de chant montant en puissance. Gilbert Desmée y évoque quelques autres champs, de massacre ou d’attentats, comme au théâtre de Moscou le 27 octobre 2002, comme la Tchétchénie, la Palestine, Hiroshima... « Comment reprendre langue ? » interroge le poète pour qui le chaos du monde retentit jusqu’au tréfonds de ses neurones. Le sujet peut-il encore briser ce « silence si pesant qu’il nous aplatit dans nos fauteuils à regarder ce qui nous entoure », en l’occurrence les images d’une inhumanité martelée au quotidien sur des écrans uniformes ? Le second acte, chant, renoue avec le poème. Longue énumération dont le « chant » constitue le leitmotiv, il s’étire sans pause sur dix-sept pages, brassant le chant en de multiples variations : « Chant mélodie claudicante…chant du vivre au grand air…chant déduit d’ouïe…chant d’appel d’alerte…chant de respiration…chant épuré nasillard,…On aimerait écouter la « mise en sonorité musicale » de ce poème, réalisée par le compositeur Didier Debril à l’occasion de la parution du recueil. Quoi qu’il en soit, d’espoirs en désespoir marque un repère important dans l’œuvre poétique de Gilbert Desmée, un auteur qui, sans chercher à multiplier les publications, s’investit corps et âme dans une création alliant langue et réel, au plus près de l’humain.

Alain Helissen


D.I.R.E

Livre + CD audio
De natyot
Éditions Gros textes, 2011
56 pages, 10 €
Rions au soleil 05380 Châteauroux-les-Alpes
http://grostextes.over-blog.com

DIRE© Gros Textes

Sur la couverture, un dessin, violent : une jeune fille, brune, en contre-plongée. Assise au bord d’un matelas, les genoux serrés, les mains impuissantes, les pointes rouges des seins sortant de la robe. Le sang, rouge, coule des plaies au pli des bras et de la bouche, rouge. À l’intérieur, une autre violence : celle des mots de natyot, jeune femme brune.
Le livre s’ouvre sur un long texte jouant de l’anadiplose, figure de style consistant en la reprise du dernier mot d'une phrase à l'initiale de la phrase suivante : le tire-bouchon ouvre la bouteille / la bouteille se boit en famille / en famille on se dispute l’héritage / l’héritage est celui du grand-père / le grand-père est toujours vivant / vivant en maison de retraite / (…). Le jeu crée le rythme, le rythme crée le sens, le sens crée le poème. Chaque poème est une tranche de vie dans laquelle se tapit la violence et peu d’amour, la mort du grand-père (je ferme le trou de mon visage pour arrêter le son et c’est le grand coup de froid à l’intérieur) ; la danse pour lui plaire et pour qu’il me regarde ; la femme battue qui se protégeait avec ses petits bras en répétant « j’ai rien fait ! j’ai rien fait ! » en sachant très bien ce qu’elle avait fait ; le repas de famille au bord de la nationale 113 (la famille hygromiidae a pris place sur la grille qui a pris place sur le feu que l’on regarde en famille en buvant un pastis pour les accompagner), les petits points qui brillent dans la nuit et qu’on regarde pour essayer d’oublier la ritournelle de la nuit, et la violence dans le dos. Entre chaque texte, un dessin au trait épais, et des mots extraits des textes, comme des aphorismes : On se dit qu’on est bien et ça marche; la mort on va pas en faire un fromage ça arrive à tout le monde,.... Sur le CD, sept de ces textes dits par l’auteure, d’une voix presque paisible, mais grave de tonalité, derrière laquelle on sent (et la musique lancinante et entêtante de Denis Cassan y est pour beaucoup) ce désespoir qui habite l’écriture, et le regard peu avenant envers l’homme en général.

Jacques Fournier


Visitez le site de natyot : http://erotikmentalfood.midiblogs.com


Elle ne passe jamais bien loin

recueil elle ne passe jamais loin© éditions Mazettede Yves-Jacques Bouin
Monotypes de Luce Guilbaud
éditions Mazette
76 pages
2010
Chez l’éditeur 5 rue Edmond Rostand 78370 Plaisir

Yves-Jacques Bouin articule son recueil autour de la question : « mais que reste-t-il dans l’escarcelle du désir ». Tenter de le définir est complexe, inquiétant parfois. Appétit, passion, visée, les synonymes nous viennent qui pourraient répondre au « désir » du poète ou de poète. Mais parler du désir ne vaut pas pour accomplissement et lisant, une substitution de lettre opère – exercice fréquent chez Y.-J. Bouin – : de « désir » à gésir quelque chose, effectivement, nous parle de chute, de monde, de langue renversés, cachés, révélés fugacement, immobiles voire aux aguets. Qui « ne passe jamais bien loin » ? La mort ? La rencontre amoureuse ? Il y a dans ce travail étonnant un effritement de la langue, un choc des trois signe, signifiant, signifié, une poétique questionnée, déboulonnée en quelque sorte, choix thématiques et stylistiques étant sans cesse repensés, pulsés, énoncés comme à bout de souffle. Mort, parole d’amour et poésie « ne passe(nt) jamais bien loin ».  Qui ne fait pas ou plus rapport ? Les mots entre eux, les êtres ? « rien nu seul » note le poète avant de poursuivre par « rien nu seul nul » avec la consonne « l » en plus – de « nu » à « nul » - qui borde un « saut vertigineux » dans le langage plus qu’elle n’inscrit et dont la mise en relation avec les autres mots se fait par l’allitération – seul / nul – avant de s’établir sémantiquement. Il faut en passer par là, peut vouloir dire le poète.
Que le recueil s’ouvre sur des points de suspension va dans ce sens. Commencer à dire entame, littéralement parlant : le poète prélève un bout du texte, suspend son intégrité. Ce qu’il rogne fait ellipse autant que dissémination ou pollinisation. Attaque, ensuite, comme on attaque une mesure musicale. Le sens est ainsi défié, mis en seconde position après le souffle, après le son, lettre après lettre.  « Que reste-t-il ? » C’est bien ce que Y.-J. Bouin interroge. Il travaille sur ce matériau informe, dépecé, sur ce qui reste, sur ce qui lui reste non pas à dire mais pour « le dire », langage non seulement en action mais en formation-décomposition, mis en pièces pour une refonte quasi scénique, pour un poème dit à voix haute, « poèmadire » - nous annonce-t-il - et dont il nous semble à l’entendre qu’il y a là le « madera » espagnol, cette matière, bois, construction paraissant tout à la fois traduire comment et avec quoi écrire : « sac à mots troué rots vos mots vomis » ; « l’entrechoque des vers qui les tiennent et tiennent / les mots entre leurs pieds ».
   La « Poèmmatrice », selon Y.-J. Bouin, fait une utilisation originale de la ponctuation et de la chronologie, les deux étant liées. Les différentes séquences sont amenées de trois façons : un point-virgule en caractères gras et mis au milieu de la page, faisant une pause séparatrice autant qu’une association logique sans que pourtant la voix ne retombe après lui comme elle le ferait après un point ; la mention de dates avec à la fois l’extrême proximité temporelle, la répétition et l’écart, le passage de 2002 à 2003, presque un « hors date » qui est d’ailleurs l’ultime et paradoxale datation du texte ; un monotype que Luce Guilbaud travaille au rouge, rappel de la déchirure et connotation organique – « c’est dans la souffrenfance / que se tordent les pouces nus dans la bouche / avant mots » - soit à dominante bleue, symbole de vide et de dissolution – « cherches compagne pour disparaître te dissoudre comme la verge dans la fuite famélique des alcools de la femme » - seuls les deux derniers monotypes portent des traces tantôt de vert, de gestation « sans date » tantôt d’ocre, celui du pollen, d’une conjugaison neuve comme si la compagne à laquelle s’adresse le poète est aussi la lettre en constante modification, rompant « toute laisse » dans l’acception poétique du terme.

Chantal Danjou

 


Éternité de la rose

de Jean Joubert
éd. Encres Vives, 2008
16 pages
6,10 €
chez l’éditeur 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers

Les roses perdent leurs pétales et nous en sommes recouverts dans le jardin des mots. Les roses qui demeurent pourraient mourir avec la part sombre de nous-mêmes :

Et l’égaré,
au creux de l’insomnie,
supplie en vain le coq
de convoquer le jour

Mais non, les roses de Jean Joubert sont éternellement rouges et noires au fond des êtres. Certaines ressemblent à l’amour, d’autres à la mort, à l’enfance ou à la naissance :

Cœur égaré, cœur fané :
métaphore de la rose.

Rose rouge ressuscitée
dans le jardin du poème

La vie est une lutte permanente entrecoupée de moments de joie…

Pourtant ce qui nous tient
est une main d’enfant,
un livre ouvert,
l’aurore d’une voix

… sans oublier…
l’éternité de la rose.

Christophe Forgeot


Flûturiste

d’André Stocchetti
Productions Tempo 99 avenue de Clichy
18 € port compris
tempo.spectacle@wanadoo.fr

fluturiste© Tempo Productions

LA surprise de cet été. Une véritable révélation. Par quel bout prendre ce bonheur ? Vous l’aurez compris par le titre : André Stocchetti est flûtiste. Mais il est aussi chanteur et diseur. Commençons par la flûte. Les flûtes devrais-je dire, tant on ne sait (à l’entendre seulement, mais cela se sait sur scène où il se produit seul, et j’ai l’immense regret de pas l’avoir encore vu sur scène) combien il en utilise de différentes. Cet instrument dont bon nombre d’entre nous gardent un (mauvais) souvenir scolaire, Stocchetti lui redonne valeur et vigueur, en jouant comme d’une voix complémentaire à celles des poètes qu’il a convoqués. Elles créent l’ambiance (humour, douceur, etc.), l’époque (la Renaissance pour le Clément Marot). Mais la flûte n’est pas tout. Le musicien joue de la boucle sonore et de la beat box, de la voix démultipliée et de la superposition. Tout cela crée un univers sonore unique qui sait donner corps et esprit aux thématiques abordées par les poèmes dits et chantés.

L’autre bonheur est dans le choix de ces textes. Passant sans peur de l’évocation désespérée (par le trop méconnu et vite catalogué « poète pour enfants » Claude Roy) du temps qui piétine et bouge et marche tout le temps et de la mort en tablier qui rentre ses moissons, aux syllogismes de l’amertume de Cioran (dans un reggae dont la drôlerie flirte sans rougir avec la causticité des propos lapidaires du penseur franco-roumain), élevé au rang de poète aux côtés d’un Henri Michaux (la parenté entre ces deux-là paraît une évidence dans un montage d’aphorismes titré à bon escient Les Bouffons ; proposant un parcours tendre dans les haïkus japonais et tentant (sans y parvenir, point faible du CD à mon sens) d’approcher l’ironie du célèbre sonnet de Ronsard Mignonne allons voir..., André Stocchetti touche au génie dans le magnifique Adieu la cour, de Clément Marot, où les flûtes de sautillantes comme pour une menuet sans âge, savent se faire dures pour dire la raison de cet adieu à tout ce qui fait le bonheur de vivre.  Un CD à découvrir sans plus attendre.

Jacques Fournier


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Séance de rattrapage

Une note sur un recueil publié il y a quelques années, parce que, ainsi que l’a dit André Velter : Le temps de la poésie n’obéit pas à la marchandise commune.

Humours plus ou moins comiques

de Maurice Kenny
Traduit de l’américain par Béatrice Machet
éditions Wigwam
2001
16 pages
4,57 €
Liscorno-Lennebert 22290 Lanvollon

Le titre original Humors and / not so humorus (éd. Swift, Kick, 1988) n’est pas facile à traduire en français. Mais le titre, en américain, semble refléter plus justement les textes qui composent ce recueil. Ou alors, il faut entendre le titre en français au deuxième degré. Car, dès les premiers vers, on comprend qu’il ne s’agit pas de blagues poético-comiques. Non. Sans être lourds, les textes témoignent d’un humour grave et reprennent, avec singularité, les thèmes chers aux Amérindiens : les racines, les enfants, le sacré, l’identité, l’avenir de la communauté, mais aussi la souffrance que tout Indien doit vivre, déchiré entre le respect, la protection de sa mère, la Terre et ce qu’on lui fait subir, déchiré entre la transmission des traditions, celle des savoirs ancestraux et la société fast-food dans laquelle il est plongé. Nouvel appel lancé pour des jeunes prêts à se perdre dans les labyrinthes de l’emploi et de l’alcool, victimes d’un mal-être, happés par un suicide salutaire. La singularité de ces textes se situe dans l’humilité et le modernisme avec lesquels l’auteur traite ces sujets : «  "je souhaite me tuer à tout prix" adolescent Inuit, propos rapportés dans le New-York Times 10/11/79. //  J’écris ces mots sur les murs d’une salle de bar. / Ils épellent la mort du caribou. / J’oublie que nous sommes les mangeurs de viande crue. / La lune au nord gèle sur ma joue / il doit y avoir quelque oiseau à imiter ; / j’oublie les paroles des chants du matin. / Je mettrai mon oreille à même la glace… / Elle se souviendra » (p.6). La singularité de cet auteur – et sa force – c’est aussi certainement l’espoir. Merci à Béatrice Machet du travail de traduction qu'elle effectue avec foi et obstination.

Christophe Forgeot

 


La dernière interview

Conception et mise en scène Catherine Boskowitz
Avec Dieudonné Niangouna et Catherine Boskowitz

Une pièce de théâtre est une expérience sur le cœur humain (Voltaire). La dernière interview est de ces pièces de théâtre qui sont des expériences. Si l’argument de base est « l’adaptation » de la dernière interview accordée par Jean Genet à la BBC, en 1985, la réalité ( ?) est tout autre.
Catherine Boskowitz, papier en main, caméra braquée, joue bien le « rôle » de Nigel Williams, le journaliste. Dieudonné Niangouna, cigarette à la main, révolte au poing, joue bien le « rôle » de Jean Genet. Quand soudain, prolongeant les propos de Genet, pour l’intervieweur, mais aussi pour lui-même et pour le public (auquel il va s’adresser comme si chaque spectateur était l’intervieweur, au point de créer un malaise : qui est-il ? qui suis-je ?), Dieudonné Nianguna devient lui-même, Ainsi, quand le poète évoque Mettray, la colonie pénitentiaire dans laquelle il fut adolescent enfermé sept ans, Nianguna n’hésite-t-il pas à créer un parallèle, ou tout au moins un prolongement entre la création de Mettray, en 1840, et celle de Brazzaville (sa ville de naissance) en 1880, jusqu’à affirmer : Brazaville n’existerait pas si Mettray n’avait pas existé. Étrange raccourci, mais qui incite (dans les silences qui suivent) à y repenser. De la colonie pénitentiaire à la colonie « tout court », il n’y a qu’un adjectif qui vaut pour les deux.
Mais la « sortie » la plus importante du comédien naît d’une question sur la langue française. Avec une aisance rare, il brode alors avec intelligence une belle réflexion (improvisée ?) sur ce qu’est son propre rapport à la langue française, lui qui n’est pas né dans cette langue qu’on lui a imposé à l’école dès l’âge de 4 ans. Longue et puissante réflexion. Drôle aussi, grâce à son jeu en finesse.
Sur l’heure que dure la pièce (qui n’en est une que parce qu’elle se déroule dans un espace dans lequel un public est présent), combien de minutes de silence ? Plus que d’habitude. Le silence. Laisser aux mots, aux idées, aux pensées, le temps de se faire, de s’installer, de se construire dans la tête (et le cœur) des humains spectateurs. Nous réhabituer au silence, c'est-à-dire à la confrontation avec soi-même. Et ce n’est pas là la moindre qualité de ce spectacle.
Les options scéniques de Catherine Boskowitz, alliées au jeu apparemment simple mais en réalité bien complexe de Dieudonné Niangouna, portent le spectateur à être de la partie, à son corps défendant.
Genet dérangeait. Il fallait que le jeu de Niangouna dérangeât aussi. Ce qu’il fait, physiquement, symboliquement, en passant et repassant, nerveux, silencieux, entre deux rangées de spectateurs, les obligeant à se déplacer, à se bouger, à agir, donc à s’impliquer.
Un spectacle hors normes. Parce que Genet l’était.

http://theatrecboskowitz.blogspot.com

Jacques Fournier

 


La maison morcelée

Lydia Padellec, éditions Le Bruit des autres, 2011
80 pages, 11 €, En librairie

recueil la Maison morcelée© le Bruit des autres

Il s’agit là du premier « vrai » recueil de Lydia Padellec, après nombre de poèmes publiés en revues, en anthologies, quelques livres d’artistes et la création d’une maison d’édition, la délicate Lune bleue.
La Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines « suit » le travail de Lydia depuis quelques années déjà, lui proposant des temps de lectures publiques, des ateliers d’écriture et, récemment, une résidence d’écriture dans le Parc naturel régional de la haute-Vallée de Chevreuse. Dans la confiance que quelque chose émergerait et dans l’attente de la publication de son premier recueil. C’est chose faite maintenant. Et bien faite.
Bien sûr, on ne peut demander d’un premier livre qu’il soit parfait. Mais cette Maison morcelée contient de vraies pages (j’allais écrire pièces) réussies. L’idée même est séduisante. S’appuyant sur un distique de Paule Domenech (Revisiter sa vie comme une maison, / pièce après pièce), placé en exergue de la troisième et dernière partie, il s’agit en analysant la mémoire plus que le souvenir qu’on a des choses, d’évoquer une demeure, celle d’une grand-mère bretonne (Une odeur de crêpe au blé noir s’échappe de ma mémoire), des vacances partagées, à la recherche d’un passé qui n’arrive que par bribes, par fragments, par morceaux. Les deux premières parties, subtilement titrées Rez-de-chaussée / marée basse et Vers le toit / marée haute, contiennent de courts textes en prose qui relèvent plus de l’idée que l’on se fait d’un lieu que de la simple description, lieu connu dans un autre temps, en d’autres circonstances. Ce qui permet des échappées quasi fantasmatiques :


Quelque chose gratte dans le lit. Une main ou une araignée qui court sur la cuisse. On ne saurait dire.
Le pied transi de mer devient galet.
Dans l’armoire vielle de deux cents ans, le linge gémit dans son sommeil.


Étrangement, insectes (moustique, grillon, mouche, mite, abeille,…), araignées et petites bêtes (lombrics, limaces,…) habitent ces poèmes et cette maison vide de toute présence humaine, sauf celle de la narratrice. Comme si la maison maintenant était à eux. Il y a quelque chose de mortifère dans ces visites d’une histoire qui ne reviendra pas.
On retrouvera chaque pièce de la maison, chaque pièce du mobilier, dans le dernier texte en prose, récit plus que poème, d’une ultime visite, presque inutile, tant les deux premières parties suffisent à dire ce qu’il y avait à dire de ce que peut être le souvenir.

Jacques Fournier


L'Arbre à paroles 152

Trimestrielle
Le numéro 7,50 €
L’abonnement 4 numéro 25 €
Maison de la Poésie d’Amay BP12 B-4540 Amay
www.maisondelapoesie.com

arbres-à-paroles-152© DR

Ce numéro de l’été 2011 de la revue de la Maison de la Poésie d’Amay est quasi intégralement consacré à Eric Brogniet, poète de haute exigence d’après le sous-titre. Dix pages d’inédits courts prolongent un dossier de près de 60 pages de contributions de diverses valeurs sur le poète et son écriture.
Étrange dossier constitué d’articles anciens, que l’on pourrait dater de 2001 à 2007, sans que cela soit dit explicitement en ouverture. D’aucuns parleraient de pillage textuel, d’autres de facilité à monter un dossier sans avoir à commander quoi que ce soit de neuf sur une œuvre pourtant en perpétuels questionnement et renouvellement. Rien donc dans ces articles sur les récentes publications du poète, Ulysse errant dans l’ébloui (Tallis pré, 2009) – quoi que le héros mythologique soit largement évoqué par Paul Mathieu dans son article sur l’anthologie La lecture infinie, Écrits des forges / L’Arbre à paroles, 2005 - ou sur le beau Géométrie de la fièvre, livre d’artiste sur des photographies érotiques de Jacques Leurquin. De même n’est pas évoqué le performeur qui monte sur scène avec des groupes rock et/ou expérimentaux. Mais il est vrai que ces versants du poète dérangent et/ou amusent plus d’un « intellectuel ». à ce titre, la bibliographie titrée Œuvre poétique est emblématique par son incomplétude.

On découvrira aussi que près de la moitié du dossier est constitué de la reprise in extenso du dossier qui était consacré au poète dans la défunte revue Autre sud (voir article Phoenix), en décembre 2007 (mais n’est donné que le n° de la revue, non l’année de parution, et ce manque de transparence me paraît bien suspect).

Cela n’enlève rien bien entendu à la qualité des articles, rédigés par des noms tels Pierre Dhainaut, Henri Meschonnic, Jalel El Gharbi, Dominique Sorrente,… C’est pourquoi le poème d’ouverture dû à Béatrice Libert paraît bien faible dans sa facilité (Je suis l’homme-cri, l’homme cristal).

Je ne peux me retenir de vous parler de l’article dont Ghada Ghatwary, de l’Université d’Alexandrie (Égypte), nous gratifie sur 11 pages. Extraits :

Répondant en écho à la chronographie, la topographie circonscrit l’espace à la fois légitime et potentiel qui valide l’énonciation.

On ne rit pas dans le fond.

Étourdi mais ravi par cette foisonnante et vertigineuse hypotypose paratactique et sans ambages, le lecteur se laisse séduire.

Certes, mais encore ?

Cette vacuité introvertie dont souffre le poète dérive chez lui d’une intense pulsion scopique.

L’important est de savoir maintenant comment ça se soigne.

L’apothéose du ridicule est atteinte quand on découvre sur 3 pages un incompréhensible (pour le commun des mortels que je suis, mais peut-être suis-je trop bête ?) tableau des « indices énonciatifs de l’être poétisant » !

Le tout, verbiage et tableau, ne peut qu’écœurer de la poésie à tout jamais.

Bref, un dossier ambigu consacré à un poète important et de vraie haute exigence, lui.

Pour clore, quelques pages consacrées à la poète québécoise France Cayouette, en résidence en Belgique :

avais peur
qu’on me nomme
par mégarde
entre deux ébauches
de pronoms

et des notes de lecture dues à Jean Chatard et Francis Chenot.

Jacques Fournier


La révolution dans la poche

Véronique Pittolo, Éditions Al Dante, 2011
128 pages, 15 €, En librairie

recueil la Révolution dans la poche© al Dante

Véronique Pittolo continue sa « revisitation » des grands (et moins grands) mythes. Après Gary Cooper, Schrek et Hélène (quel éclectisme !), elle s’attaque à la Révolution. On retrouvera dans ce recueil divisé en 12 chapitres aux titres évocateurs (La démocratie écrase la liberté ; Qu’est-ce que la propriété ?; La révolution dans le cœur des femmes,…) valant programme, tout ce qui fait le sel de l’écriture bien personnelle de Véronique, un mélange de différents paramètres : un sens aigu de l’observation, un zeste d’humour décalé, une mise en abyme du sujet, une forte érudition. C’est drôle, enlevé, surprenant. Le titre dit tout : Véronique Pittolo nous donne à lire un vade-mecum de la révolution, genre La révolution pour les nuls. Convoquant Robespierre, Danton, Saint-Just et d’autres noms évoquant le printemps, les tropiques, les agences de voyage, elle nous propose de les imaginer révolutionnaires aujourd’hui (Qu’aurait fait Robespierre au micro ?) ; mêlant sans vergogne 1789 et 1968 ; passant au crible toutes les composantes de notre société (argent, famille, travail, acquis sociaux, propriété – La propriété est l’horizon indépassable de l’homme en cours d’intégration et Le propriétaire est un autodidacte qui connaît les choses dans le désordre. Il a lu Harry Potter et Marc Lévy. -,…), elle ne propose pas un modèle de révolution, loin s’en faut. Elle pose autant de questions (Que faire une fois arrivé au bureau ?; Les têtes coiffant les piques sont-elles horrible sou esthétiques ?; Le bonheur a-t-il changé depuis deux siècles ?; En cas de panique trouverez-vous la sortie de secours ?,…).qu’il y a d’entrées possibles en révolution. Et par les temps actuels, alors qu’une partie du monde bouge, il n’est pas mauvais que le poète pose les bonnes questions, si farfelues soient-elles, sans donner de réponses, puisque tel n’est pas son rôle.

Jacques Fournier

 


Les années lumière

de Michel Joiret
Les années lumière© éditions du cygneÉd. du Cygne, 10€

Denis Emorine dirige avec bonheur cette collection « Le Chant du Cygne » où le recueil de Michel Joiret – poète, romancier, essayiste, auteur dramatique et animateur de la revue Le Non-Dit - nous donne ici un bref recueil d’une haute densité.
Les souvenirs, les impressions, les inventaires des petites choses du « chaotidien » - qui font la Vie majuscule – se succèdent aux rythmes des émotions qu’un geste, un visage, un paysage, une musique suscitent – et ressuscitent.
Car le temps passe et les années lumière s’inscrivent sur le cadran. Alors le silence s’installe Dans les chenets de/La dictée. Heureusement : les mots impotent/moins que//Le chant.
Je nommerais volontiers cela « réalyrisme » - et ça me plaît.

Roland Nadaus


Les cahiers de la rue Ventura

direction Claude Cailleau, 9 rue Lino Ventura 72300 Sable-sur-Sarthe
revue les Cahiers de la rue Ventura© DRAbonnement : 22€ pour 4 numéros.


Les cahiers de le Rue Ventura (du nom de l’adresse de Claude Cailleau leur poète fondateur) fêtent avec bonheur leur 10e numéro. Pour une revue artisanale et à parution trimestrielle, c’est un bel événement – qu’il faut saluer.
D’abord consacrés à un dossier (le premier à Julien Gracq, le deuxième à Roger Martin du Gard, etc.), les cahiers se sont peu à peu ouverts à des textes inédits, puis à des notes critiques (qui sont toujours d’un grand intérêt).
Ce numéro 10 s’ouvre sur le dossier Serge Wellens, se poursuit par des « pages d’enfance » émouvantes, des textes de qualité et des notes de lectures encore plus abondantes et fouillées.
C’est modeste mais soigneusement fait. C’est humble mais de haute tenue. Et c’est fraternel – et confraternel : pas si fréquent que ça, donc…

Roland Nadaus


Les Hommes sans épaules 29 / 30

Les hommes sans épaules 29/30© Librairie Galerie RacineHenri Rode, l’émotivisme à la bouche d’orties
25 €, diffusion Librairie Galerie Racine 23 rue Racine 75006 Paris, lgr@wanadoo.fr

Numéro spécial de la revue de Christophe Dauphin consacré intégralement au poète avignonnais Henri Rode (1917-2004), romancier, journaliste, critique cinématographique (il a publié une biobibliographie d’Alain Delon), poète (la poésie, toujours présente, prendra le pas sur le roman dès sa rencontre avec Jean Breton et d’autres jeunes poètes, fondateurs et animateurs de la revue Les Hommes sans épaules, à laquelle il collaborera dès sa création en 1953). Christophe Dauphin tisse un long (90 pages), passionné et passionnant portrait de ce poète, touchant au plus juste de ses doutes, engagements, positions, amitiés (Aragon, Nimier, Jouhandeau, ...), douleurs, etc. De larges extraits ponctuent ce portrait inspiré, qui est aussi partiellement celui d’une aventure, celle des HSE. Suivent près de 200 pages de textes, poèmes inédits, extraits du Journal impubliable (La mort, ce dernier rire du sperme), larges extraits de Mortsexe (1980), son chef-d’œuvre aux déjections d’une violence inouïe (Patrice Delbourg). Une vingtaine de dessins de Lionel Lathuille ponctuent, en parfaite adéquation, ces pages brûlantes, douloureuses, lucides, qu’il est temps de (re)découvrir.

Jacques Fournier


Aragon / De l’innocence du poète à la chanson (2 CD)
Paul Éluard / D’espoir et de tendresse (2 CD)
Philippe Soupault / Chansons d’aube et de crépuscule (1 CD)

Aragon / Paul Eluard / Philippe Soupault© éditions EPMéditions EPM
Collection Les voix de la poésie
19,50 € et 15 €
En librairie

Conçue et dirigée par l’infatigable Bernard Ascal, cette nouvelle collection des éditions EPM, Les Voix de la poésie propose d’entrée de jeu un panel de six titres (cinq autres devraient prochainement sortir) plus alléchants les uns que les autres : Éluard, Apollinaire, Aragon, Soupault, mais aussi dans les « interprètes » Beaucarne et Chanson Plus Biflorée sont au programme.

Il s’agit, sur le modèle de ce qui a fait le succès et la diversité de la collection Chansons & Poésie de compiler intelligemment sur un même CD (voire deux), les divers enregistrements de poèmes mis en chansons à travers les ans. À cela s’ajoute, dans cette collection à la jaquette blanche, la voix de comédiens et des poètes eux-mêmes disant un ou deux textes.

Le double Aragon propose les voix de Francesca Solleville, Marc Ogeret, Monique Morelli, etc. mais aussi de Jean-Louis Barrault, Serge Reggiani ou Jean Chevrier, et se termine par Aragon lui-même disant avec plus de retenue qu’on ne pourrait le penser Chant de la paix. Entre poèmes d’amour et de paix, auxquels les voix féminines vont si bien.

Le Paul Éluard est plus déroutant, tant ses textes sont moins connus du grand public et se prêtent peut-être moins à la chanson, sauf peut-être quand l’interprète en est Gérard Pitiot, qui a su trouver un rythme, une douceur qui siéent parfaitement au poète.


Pour le Philippe Soupault, Bernard Ascal s’est personnellement et largement investi en enregistrant pas moins de 13 poèmes (sur les 24 proposés) pour lesquels il a su créer des ambiances musicales originales. Il est vrai que les enregistrements de poèmes de Soupault sont plus rares que ceux d’Aragon et d’Apollinaire. Pourtant ce qu’en donnent à entendre tant Bernard Ascal que Céline Charbonnel ou, il y a déjà quelque temps, Catherine Sauvage ou Jacques Douai, prouvent bien que ces textes, emprunts d’une douce-amère mélancolie, vont bien à la voix chantée. Et entendre Philippe Soupault en personne disant La glace sans tain relève du pur bonheur.


Ruez-vous chez votre libraire indépendant favori (puisqu’il n’y a presque plus de disquaires dignes de ce nom) pour découvrir et soutenir cette entreprise originale qui relève tant de la mémoire que de la fonction éternelle de la poésie.

Jacques Fournier


Apollinaire / Le poète et les saltimbanques (3CD)
Julos Beaucarne/ Nous sommes 180 millions de francophones... (2CD)

Nous vous proposions récemment de découvrir la nouvelle collection « Voix de la poésie » dirigée par Bernard Ascal, aux éditions EPM (voir article dans les notes 2011). Vous pouvez sans crainte de vous tromper ajouter les deux titres suivants :

Apollinaire, le poète et les saltimbanques, un triple CD avec quelques raretés (Kiki de Montparnasse), des découvertes (Urbain, chanteur et pianiste ; Élise Dabrowski, chanteuse) et la reprise de l’oratorio de Léo Ferré à partir de La Chanson du mal aimé.

disque appolinaire - julos© Les Voix de la poésie

Julos Beaucarne, nous sommes 180 millions de francophones…, un double CD pour entendre ou réentendre le chanteur belge dire, chanter, incarner Fondane et Cadou, Elskamp ou Ramuz, soit 26 poètes à découvrir… par ordre alphabétique, sans hiérarchisation, d’Apollinaire à Wouters.

Quelques autres titres sont récemment sortis qui ne peuvent qu’inciter à l’écoute attentive, apaisante, curieuse.

Jacques Fournier


Oratorio pour Federico Garcia Lorca et autres poèmes

de Bruno Doucey, par l’auteur et avec Pedro Soler, guitare
Éditions Sous la lime
22 € port compris
8 rue Berzélius 75017 Paris
http://souslalime.free.fr

oratorio© Sous la Lime

On retrouve Bruno Doucey, pour ses propres textes cette fois-ci. Après un cycle de poèmes d’amour (l’intégrale de La Neuvaine d’amour, coéditée l’an dernier par Écrits des forges et L’Amandier), on découvre l’autre facette du poète. Celui qui chante, avec un lyrisme assumé, la figure tutélaire de Lorca, symbole de la résistance à toute forme d’oppression. Il y a quelque chose de naïf dans l’interprétation que le poète fait de son texte, plus encore que pour les textes de l’anthologie Outremer chroniquée ci-dessus. Peut-être justement parce que ce sont ses propres textes. Mais cette naïveté n’est que l’expression de la sincérité qui habite le poète. Sur la durée du CD, le rythme que Bruno Doucey donne à sa lecture pourra gêner, voire énerver. Mais il faut entendre cet oratorio dans son intégralité pour en savoir la portée. La guitare de Pedro Soler apporte plus qu’une simple touche hispanisante à ce cri de colère. Il en est la justification.

Jacques Fournier


Outremer Trois océans en poésie

Outremer© éditions Bruno DouceyAnthologie réalisée par Christian Poslaniec et Bruno Doucey
éditions Bruno Doucey 2011
288 pages
En librairie  18 €

S’il existe de longue date des anthologies consacrées à certains des territoires d’outre-mer, celle-ci est la première à rassembler en un même volume des poètes des trois océans et des neuf territoires.

La présentation par territoire, de la Guyane (sous la figure tutélaire de Léon Gontran Damas - J’ai l’impression d’être ridicule / avec mon cou en chemise d’usine -, dont on sait trop peu qu’il fut un des trois fondateurs de la Négritude) à Wallis-et-Futuna, représenté par deux voix contemporaines, montre bien la diversité de la place qu’occupe la poésie dans l’histoire de ces territoires. Si certains sont marqués par l’empreinte de poètes-pères (Césaire et Glissant en Martinique, Saint-John Perse en Guadeloupe, L.-G. Damas en Guyane, quatre poètes à l’aura internationale indéniable - et il n’est pas surprenant de constater que ces trois territoires sont à la fois proches les uns des autres, liés par une (presque) même histoire, mais aussi moins éloignés donc plus accessibles de « la mère-patrie », d’autres (Saint-Pierre-et-Miquelon, Wallis-et-Futuna, Mayotte, Polynésie française) semblent être nés à la poésie de langue française tardivement - les raisons en sont diverses, ici l’histoire, là l’importance des langues vernaculaires, de la tradition de l’oralité, ou de l’activité économique dominante (je pense là à Saint-Pierre-et-Miquelon).

Les réunir fut une gageure menée avec finesse par les deux complices que sont Bruno Doucey et Christian Poslaniec. La difficulté ne fut certainement du même ordre pour la Martinique et la Guadeloupe, par exemple, où les poètes de qualité ne manquent pas (je vous renvoie ici à la très bonne anthologie réalisée par Jacques Rancourt aux éditions Le Temps des cerises), et parmi lesquels il a fallu faire un choix drastique, que pour la Polynésie française, où l’histoire n’a pas laissé la même place à la langue française ni à la tradition écrite, laissant une large place aux langues îliennes ancestrales, au chant et à l’oralité.

Vous l’aurez compris, il ne s’agissait pas non plus de réaliser une anthologie purement contemporaine de poésie, mais bien de montrer les liens entre passé (la Réunionnaise Célimène, cantinière, poétesse, guitariste et humoriste aux traits féroces, est née en 1806) et avenir (le Mahorais Nassur Djailani (J’aimerais tellement être… ce ruisseau qui s’acharne à tailler son chemin dans l’opacité du basalte) et le Calédonien Paul Wamo (Un écriteau s’est accroché sur mon hamac / à l’encre réfractaire il y est écrit : Tu es Kanak. ») sont nés en 1981).

L’outremer du titre est celui de la couleur, sans trait d’union, non de la désignation administrative de ces terres lointaines où se pratique la langue française, restées françaises par choix ou non. La couverture aux trois bandes bleues donne à voir la diversité de ces bleus d’ailleurs que cette anthologie nous rend plus proches.

Il faut aller à la découverte de ces écritures aussi diverses que leurs origines, non pour leur prétendu exotisme, mais bien pour en sentir toute l’humaine portée qui amènera notre planète a prendre la mesure de sa dimension polynucléaire selon les propos de Bruno Doucey.

Jacques Fournier


Pages insulaires 19 - juin 2011

Trimestrielle
Le numéro 5 €
l’abonnement 4 numéro 20 €
chez Jean-Michel Bongiraud 3 impasse du Poirier 39700 Rochefort-sur-Nénon

Jean-Michel Bongiraud se souhaite un bon anniversaire (3 ans) en fustigeant ceux qui ne lisent pas sa revues (les revuistes jaloux, les poètes hautains) et qui bien sûr ne liront pas son éditorial. On passera sur la chronique type « les fonctionnaires sont tous des cons » de Jean-Marc Couvé, aussi inutile que suffisante, pour s’attacher à ce qui fait le corps de ce numéro : le dossier consacré à Yves-Jacques Bouin, avec entretien fouillé, contributions d’ami(e)s, photographies, et un inédit (sa « bouingraphie »). Il serait temps que l’on place Yves-Jacques Bouin a sa juste place dans le paysage poétique de langue française. S’il est reconnu comme un des grands passeurs de la poésie de par ses activités de diseur, de comédien (Michaux, Eluard, Fondane, et des dizaines d’autres sont à son « catalogue » en attendant Stieg Dagermann en 2011), mais aussi d’animateur (il est responsable du festival bourguignon Temps de paroles / La Voix des mots ; initiateur et animateur des rencontres Tempoésie et Salut poètes !, activités qui d’ailleurs, lui bouffent certainement son travail de comédien ; il est aussi l’auteur d’une courte mais forte œuvre poétique, dont j’ai eu le bonheur d’être l’un des premiers éditeurs en 1997 avec Une Passée de paroles, que je considère comme un des recueils les plus importants que j’ai publiés aux éditions l’épi de seigle. Depuis il y en a eu d’autres de recueils, trop peu, jusqu’au surprenant et déroutant Elle ne passe jamais bien loin, éd. Mazette, dont vous pouvez lire la chronique rédigée par Chantal Danjou dans cette rubrique de notre site. YJB parle de toutes les facettes, indissociables, de son travail par et pour la poésie et les poètes. À lire. La revue se prolonge par les chroniques de Roland Counard (Science et poésie) de Guy Ferdinande (Archipel musical), la suite d’un dialogue philosophique du à Henri Heurtebise, et les Lectures insulaires dues à de nombreux contributeurs, dont JMB lui-même pour les revues. Un magazine au contenu éclectique mais qui laisse la part belle à la poésie.

Je reçois au moment de la rédaction de ces notes le n°20. Un numéro au contenu plus éclectique, mais tout aussi riche.

Jacques Fournier


Pavots

pavots© éditions du CygneOtto Ganz, éditions du cygne
90 pages 12 €
www.editionsducygne.com

Il me faudrait pouvoir reprendre ici la quasi intégralité de l’éclairante* préface de Christian Angelet pour convaincre le lecteur de s’arrêter longuement sur ce recueil dont la forme (147 quatrains courts commençant tous par Je crois…**) inciterait trop vite à le réduire à une pâle imitation du fameux Je me souviens de Georges Perec, modèle d’écriture oulipienne. À l’instar de son illustre aîné, Otto Ganz, par ailleurs romancier, plasticien (dans le couple Amathéü & Ganz), spécialiste du patrimoine funéraire, transcende ce qui pourrait n’être qu’un jeu par la portée qu’il donne à chacun de ces quatrains. L’incipit même (Je crois) n’est pas innocent. Point de sentence dans ces assertions. Tout au contraire, on sent que de là naît ce qu’on pourrait nommer un doute, ou plutôt des doutes, ou l’envie de croire pour continuer à vivre plus qu’on ne le pourrait. Le poète interroge ainsi l’écriture même.

          Je crois
          qu’écrire
          est aussi
          une cécité

l’amour
          je crois
         qu’aimer peut
         autant
         qu’il est vrai

le temps
          je crois
          le temps
          trop court
          pour les comptes

etc.
Bref : tout ce qui fait l’homme et une vie d’homme, jusqu’à la mort
          je crois
          qu’arrivée sans hasard
          la mort rira
          jaune.

Un recueil à conserver à portée de main pour y revenir sans cesse et tenter d’approcher de la réponse.

Jacques Fournier

* quoiqu’il insiste trop à mon sens sur la contradiction comme fondement de l’écriture de ce recueil.
** et en guise de 121e quatrain, un étrange signe faisant paraître un 4 dont les deux branches se prolongent et sont chacune coupés de deux traits perpendiculaires. Signe runique du croire ?


Phoenix 1, 2 et 3

Trimestrielle
Le numéro 16 €
l’abonnement 4 numéro 50 €
4 rue Fénelon 13006 Marseille
www.revuephoenix.com

Bando-phoenix© Les auteurs et PHOENIX

Cette revue trimestrielle est née en janvier 2011 des cendres d’Autre Sud (1998-2010), elle-même fille de Sud (1970-1996), enfant légitime des fameux Cahiers du Sud (1914-1966). C’est dire l’héritage. Assumé par l’équipe même si le « sud » a disparu du titre, au profit de l’idée d’une renaissance perpétuelle.

Le sommaire se déroule simplement : un poète invité (Marc Alyn, puis Henry Bauchau, et Bernard Mazo), avec contributions, entretien et inédits. Si (certaines) contributions pourront sembler inévitablement complaisantes (mais on évite aussi l’hagiographie), les entretiens apportent beaucoup et les inédits sont toujours un bonheur :

Je suis toujours l’enfant rieur, cet enfant que la guerre
A empêché de vivre en riant son enfance. (…)
- Henry Bauchau

ma terre est plus lointaine
que le plus lointain des confins
et mes mains
ne seront plus habitables…
- Bernard Mazo

Suit un « partage de voix » qui dépasse l’espace méditerranéen, cher à Autre Sud, et n’hésite pas à accueillir des membres du conseil de rédaction ; l’hommage discret à des anciens décédés (Pierre Caminade et Robert Marteau) précède une « voix d’ailleurs », en version bilingue : l’Italien Giorgio Citadini, puis la Grecques Kiki Dimoula et le si peu so british Billy Childish

j’en ai rien à faire vous comprenez de
comment vous me voyez
ou pour qui vous me prennez
le mythe
ça me fait chier
et toutes ces conneries de poètes
d’historiens à la manque
et
de romanssiers (…).

Pour clore chaque numéro, un important cahier d’une trentaine de pages de notes critiques, théâtre et littérature, dues à divers contributeurs.

Souhaitons longue vie à Phoenix qui le mérite bien.

Jacques Fournier


Poésies de terres marines - 31 voix de l'Outre-mer

dits par Céline Liger, Claude Aufaure et Bruno Doucey 
Éditions Sous la lime, 2011
22 € port compris
8 rue Berzélius 75017 Paris
http://souslalime.free.fr

poésie-de-terres-marines© Sous la Lime

Bruno Doucey réitère ce qui avait été initié pour l’anthologie de poésie féminine d’Haïti, à savoir un CD aux éditions de la lime qui reprend une partie des textes publiés à son enseigne. Ici, 31 textes d’hommes et de femmes du monde des trois océans réunis par l’éditeur-poète-diseur. Bien sûr, on croise l’Haïtien René Depestre, le Martiniquais Aimé Césaire ou la Guyanais Léon Gontran Damas (dont on ne dira jamais assez l’importance et la force, le texte Solde choisi ici et dit par Claude Aufaure en donne un aperçu, court mais percutant), mais aussi des poètes calédoniens, réunionnais, tahitiens, etc. Un beau voyage qui donne à découvrir, sans exotisme, la diversité des voix, auxquelles se marient merveilleusement les improvisations musicales de Christophe Rosenberg.

Jacques Fournier


Pour le réalyrisme

Pour le réalyrisme© corps pucede Roland Nadaus
Éditions Corps Puce
Juin 2011

Hésitant entre pamphlet et manifeste pour définir son texte écrit il y a 30 ans, Roland Nadaus emploie les deux formes qui se complètent dans le livre. Roland Nadaus se dresse d’abord ostensiblement contre les autocrates de la poésie et du verbe. Il s’érige contre des dictats qui imposeraient à la poésie des critères la réduisant à la seule textualité du langage et où elle ne serait traduite que par la forme et les valeurs intrinsèques de la lettre et du mot, niant de cette manière toute la sensibilité humaine. Le poète s’insurge contre cette vision exclusive d’une poésie réduite à la mécanique des mots au mépris de toutes autres diversités poétiques. Contestant ainsi Lautréamont, Roland Nadaus soutient que la poésie est amplement nourrie de la présence humaine par laquelle s’expriment le sensible et l’émotion des êtres.

Avec un sens aigu de la formule et maniant l’invention et le néologisme dans un esprit critique et satirique Roland Nadaus désigne avec véhémence ces autocrates de la poésie contre lesquels il s’inscrit et cite ici le poète Denis Roche qui proclama, non sans une certaine provocation, que « la poésie est inadmissible d’ailleurs elle n’existe pas ». Puis argumentant son propos, il rappelle la mue en 1971 de Robert Lhoro en Lionel Ray en supposant pour le regretter que cette métamorphose fût inspirée par l’époque du moment, ou encore, évoque le quotidien Le Monde qui éditait des articles sur des textes d’une poésie hermétique, en omettant de proposer dans ses colonnes les échos de la diversité poétique qui existait aussi. Dans le même esprit il cite les revues TXT et Tel Quel.
Puis, Roland Nadaus nous fait partager sa conception de la poésie.  Elle pourrait se résumer dans cette citation d’André Breton en page 75 du livre « Je veux que l’on se taise lorsque l’on cesse de ressentir ». C’est ici que le pamphlet semble faire place au manifeste. Pour Roland Nadaus, le même Lionel Ray en 1981  avec Le  corps obscur marque le passage d’une poésie axée sur la seule textualité du langage à celle qui englobe dès lors l’émotion et la parole humaine. Roland Nadaus la baptise réalyrisme. Construit avec les mots réalisme (le réel) et  lyrisme (le chant, la passion) ce réalyrisme propose un territoire pour le poème qui ferait place à une poésie liée au réel et à l’émotion vraie, sans être abscons ou s’épancher dans un excès du sentiment. Pourquoi en effet faudrait-il que la poésie  se situe ou d’un côté ou d’un autre ?  Quand on sait que c’est de l’émotion que naît le poème ! Émotion née de la rencontre d’un être sensible avec le monde, un être immergé dans la vie et confronté à des situations et des faits qui fondent le socle de son réel. La poésie est difficile à définir mais on sait qu’elle naît de cette rencontre ! Celle d’un être unique avec le monde dont le poète est le singulier témoin.  Avec  les deniers chapitres s’ouvrent des espaces lumineux où Roland Nadaus parle avec sensibilité de la poésie. Il décrit avec justesse  la poésie du chant et du ressenti que l’homme habite avec son langage usé aux encoignures du monde. Langage forgé dans le creuset de l’expérience individuelle, du désir et de l’émotion. Avec Pour le réalyrisme Roland Nadaus défend une poésie habitée par  l’homme avec ses imperfections et sa grandeur. Une poésie « qui chante en avançant »  dans une « attitude à la fois humble et orgueilleuse ». Une poésie « à hauteur d’homme » !

Hervé Martin

 


René Rougerie une résistance souveraine

René-Rougerie-une-résistance-souveraine© Le bruit des autres

Entretien avec Christian Viguié
Avec un DVD réalisé par Philippe Jeammet
Éditions Le Bruit des autres, octobre 2010
120 pages, 18 €
En librairie

Du côté de chez René Rougerie

La Jointée éditeur
Collection Les œuvres jointes, 2011
152 pages, 22 €
www.lajointee.com

Chacun à sa manière, ces deux livres rendent hommage à René Rougerie, éditeur et artisan imprimeur décédé en mars 2010.
Le premier consiste en un long entretien mené par Christian Viguié datant d’octobre 2008, entretien centré sur certaines étapes de l’histoire du grand et discret éditeur que fut René Rougerie : les poètes du catalogue, de Saint-Pol-Roux à Joë Bousquet, de Boris Vian (il a publié Cantilènes en gelée en 1949) à Rouben Mélik (parmi des centaines d’autres en quelque 1200 volumes) ; son pays le Limousin et l’Histoire (Pendant un certain temps - à la Libération - je n’étais pas fier d’appartenir au Limousin…) ; ses revues (Centres, Réalités secrètes, Poésie Présente, la revue aux cent numéros) ; l’engagement (chaque fois que je peux je lie ces mots : poésie et résistance) ; le choix de la relation humaine à la ligne éditoriale « enfermante », etc. Les 26 minutes du DVD donne à voir un homme paisible, droit dans son fauteuil sous l’œil attentif de sa femme, Marie-Thérèse, que l’on sait présente derrière l’intervieweur. Avec simplicité, leur fils, Olivier, qui a depuis longtemps pris la suite de son père, évoque des lieux (le château de Mortemart et l’étang), et « Gisèle », la presse bien aimée et bien nommée de René.

Du-côté-de-chez-René-Rougerie© La jointée éditeur
À la Jointée, Marianne Arnold et Jean-Pierre Desthuilliers ont voulu un livre hommage rendu par nombre de poètes qui l’ont connu, approché, apprécié, aimé, côtoyé. Les citer tous est impossible. Dire seulement : Gaspard Hons, Guénane, Jeanine Baude, Jean-Pierre Siméon, Yvon le Men, Jean l’Anselme, etc. Un texte de 1962 de Jacques Arnold ouvre le livre : Première visite à Mortemart. Puis Henri Heurtebise, responsable de Multiples et de Fondamente, s’amuse d’une conversation imaginaire et riche d’enseignement. Yves Prié, éditeur de Folle Avoine, le frère, le fils, ainsi que le nomme Rougerie dans l’entretien avec Claude Vigée, parle des 35 années d’amitié le lie à celui que Jean l’Anselme appelait le Gallimard de Mortemart, etc. Le livre se clôt sur douze « poèmoignages », exercice difficile dont chacun, de Pierre Bacle à Marc Dugardin, de Geneviève Raphanel à Georges Drano, s’acquitte avec une émotion non feinte.

Jacques Fournier

 


Rouge assoifée

Claudine Bertrand
rouge assoiffée© Typo poésieÉditions TYPO
2011
400 pages
Disponible Librairie du Québec 30 rue Gay-Lussac 75005 Paris

Rouge assoiffée rassemble la totalité des recueils publiés par Claudine Bertrand de 1983 à 2009, mais pas celle des poèmes, puisqu’un choix a été fait par Louise Dupré* dans chacun des 15 recueils. Si entre 1983 et 1997 ne paraissent que 6 recueils, le rythme s’accélère à partir de 1999 puisqu’un recueil paraît presque chaque année.
Claudine Bertrand est une voix essentielle de l’expression française au Québec, à placer aux côtés de Nicole Brossard, son « aînée » de 5 ans seulement mais qui publia 16 ans auparavant ; de ses « contemporaines » Louise Dupré (auteure et préfacière subtile de l’anthologie), Denise Desautels et Yolande Villemaire ; de ses « cadettes » Hélène Dorion, Élise Turcotte ou Diane Régimbald.
Pour Claudine Bertrand, le poème est le lieu de la mise à nu de l’histoire personnelle (douloureuse et prégnante jusqu’à hanter presque toute l’œuvre) liée au kaléidoscope de l’Histoire – les chamboulements de la société québécoise des années 1960-1970, la quête d’une identité féministe -, d’abord par des « procédés » stylistiques propres à l’époque (et que d’aucuns tentent de nous faire accroire qu’ils sont inventés d’hier) : le journal fragmenté, comme peut l’avoir été la vie ; le découpage scénaristique (Claudine Bertrand a obtenu une « certification de scénarisation cinématographique ») ; la courte prose sans ponctuation dans une suite d’ « arcanes » revisités, cherchant dans l’ésotérisme une tentative de réponse à l’indicible.
Faisant fi (ou presque) de tout jeu d’écriture, la poète s’affirme vraiment en tant que telle à mon sens dès 1991 dans le terrible recueil La dernière femme, suite de courtes proses qui disent plus crûment la violence du père, l’absence de la mère et la difficulté à se construire, glissant du elle au je :
Je lui écrit le journal de l’inaccessible(…)

Ce je de trop longtemps indescriptible entre la mort du père et l’odieux de la mère les pages manquantes l’histoire qui la lie au vide l’insaisissable vérité (…)

pour tenter de se libérer du poids d’un non-dit pourtant déjà présent dans les premiers textes :

j’irai où tu n’existes pas.

Le besoin d’amour que fait naître cette histoire, ce besoin d’un amour absolu, est ouvertement exprimé dans le recueil suivant : Une main contre le délire, paru 4 ans plus tard, aux vers resserrés pour dire une urgence :

La voilà repartie
à la recherche
de l’amour
sans condition

et…

Elle retrouve
sa voix
En bribes
D’hyperboles

La prose courte, mais ponctuée, comme apaisée, revient en 1997 dans L’Amoureuse intérieure mais disparaît dans la suite La Montagne sacrée :

À quelles blessures de l’univers
La montagne ouvre-t-elle ?

La douleur est encore là, impossible à cicatriser (n’ai-je pas fait fausse route ?), mais le besoin d’aimer est immense (ma vie prend chair / en un poème symphonique).
L’amour encore, au cœur des recueils suivants (Tomber du jour et Le Cœur en tête), et plus encore, la poète dit le corps qu’elle taisait jusqu’alors :

Ta langue creuse un nid sur ma lèvre (Le Corps en tête)

Il y a des seins dans le toucher, des cœurs dans la pulpe (ibd.)

Parallèlement, et comme inséparablement, la question de l’amour rejoint celle du poème et de son existence :

J’ai le palais imbibé de lapsus

À la question Où est l’amour (p. 204), font écho les questions Où est le poème ? (p.210) et

Qu’est-ce qu’un poème ? Une phrase qu’on étouffe…

Langue et langue sont indissociables.
Mais rien n’y fait :

Tout craque. (…). C’est ma maison qui s’écroule. Ou peut-être mes os dans mon corps.

Et L’amour se souvient que rien ne dure.

Le jardin des vertiges (2002) semble une parenthèse. Malgré l’inquiétude

Pourquoi t’éclipser
quand j’entre dans la chambre
que cherches-tu à nier
ton sexe de femme

abandonnant la ville / à certaines rumeurs, la poète cherche une harmonie à créer avec la nature et végétaux et minéraux sont convoqués pour tenter l’approche du corps à réaliser.
En vain :

Je vois la tête
d’un mort
quand je dis père

Nouvelles épiphanies (2003) confirme, qui s’ouvre sur un lapidaire

Jour de deuil
Les cieux se sont refermés
Sur la chair de notre chair

Le vers se resserre et dit la difficulté à trouver sa place, et donc ses mots :

Complice de l’ombre
et du mystère
un corps en réclusion

penché sur la nuit
son travail à la bougie

implore tes mots

et à nouveau

la maison s’écroule

Chute de voyelles (2004) est bruit (grondement, rugissement, chaos, martèlement, tempête, guerre parcourent ces poèmes ramassés sur eux-mêmes), et mort mais

L’échine ne peut rien
Sinon résister

Et la résistance s’installe dans les œuvres suivantes, pour un recommencement.
Dans Pierres sauvages (2005), le minéral est érigé comme modèle à suivre

Certaines pierres
renaissent
et repoussent la douleur

Plane l’ombre de Guillevic pour la « formule », ainsi :

un muret de pierres
apprend à se tenir debout

ou

ce que pense le monde
la pierre le sait
mais se tait

Paradoxalement, c’est de la référence au pesant de la pierre que naît l’envie irrépressible d’ailleurs. Voyage ou fuite ?

Voyageur debout
C’est vers loin
Que tu marches

La prose courte revient pour ouvrir Ailleurs en soi (2006). Le je dominant des premiers textes disparaît peu à peu au profit, quand le vers redevient bref, d’un nous et d’un on auxquels la poète se mêle. Mais l’ailleurs, même en soi, reste difficile à saisir

S’achève la nuit
sur un deuil
que l’on tait

Mais l’ailleurs n’est-il pas réalisé dans le bref mais habité Passion Afrique, paru aux éditions ficelle – V. Rougier en 2009 ? Une terre d’accueil, enfin foulée du pied et acceptée comme sienne par le corps de l’autre :

La passion Afrique
tu me l’as révélée
avec ton corps dansant

Le deuil qui ne hante pas Passion Afrique est au cœur même de Autour de l’obscur (2007) que Louise Dupré nous dit avoir été écrit après la mort de l’amie poète Louise Blouin.

Ces deux derniers textes marquent une rupture dans le processus que s’est imposé Claudine Bertrand. Ils l’éloignent de sa propre douleur pour aborder d’autres rives. Mais ils s’inscrivent aussi dans une logique, qui est la marque d’une œuvre au sens le plus fort du terme. Une œuvre à découvrir au plus vite.

Jacques Fournier

* Louise Dupré dont il faut lire le touchant dernier ouvrage : Plus haut que les flammes, éd. du Noroît.


Terre de femmes

150 ans de poésie féminine en Haïti, par Bruno Doucey, éditions Bruno Doucey, 2010, 296 pages, 19,50 €, en librairie

terredefemmes001© éditions Bruno Doucey

Après la publication de 6 recueils de poètes du monde[1], les récentes et dynamiques éditions Bruno Doucey publient une riche et instructive anthologie de la poésie féminine en Haïti. Bruno Doucey aura pu ajouter sur la couverture : de langue française, puisque tel est son choix, écartant ainsi, volontairement (parce qu’il faut bien se limiter), tout un pan de la création poétique, qu’elle soit en créole, en anglais ou en espagnol.

Pourquoi une anthologie de poètes femmes pourrait-on lui reprocher ? La réponse est claire : Si cette anthologie perd un jour sa raison d’être, tant mieux, c’est que les femmes qui écrivent da la poésie en Haïti jouiront de la même reconnaissance que les hommes, qu’elles pourront mener à bien des carrières artistiques sans mettre en péril les responsabilités familiales qui leur incombent, qu’il n’y aura plus, en Haïti comme ailleurs, de grands écrivains et des… femmes qui écrivent. À la place de Haïti, écrivez n’importe quel nom de pays (d’hémisphère nord surtout, paraît-il, selon Bruno Doucey) est vous aurez compris combien la place est à conquérir pour les femmes en ce domaine, comme en d’autres.

L’anthologie part de deux femmes fondatrices de l’écriture (et pas seulement féminine) en Haïti (Virginie Sampeur, 1839-1919, - Je vous aimerais tant, si vous n’étiez qu’une âme. Ah ! que n’êtes-vous mort ! - et Ida Faubert, 1882-1969, qui fréquenta assidument les milieux littéraires et artistiques parisiens des années 20 et 30), pour parvenir à deux jeunes femmes nées après 1980, l’une (Nedjmhartine Vincent) née et vivant en Haïti (L’obésité de mon amour pour toi / me bloque la respiration. Asphyxie. / Criw, craw, criw, craw !), l’autre (Murielle Jassinthe) née et vivant au Québec (La langue de ma mère / se tord en ma bouche[2]). Si leurs poèmes sont à ce jour inédits, Bruno Doucey voit en elles les voix émergentes de la poésie féminine haïtienne.

Entre ces deux extrêmes, 31 autres femmes, aux destins variées, aux engagements divers, aux écritures multiples, des plus relativement célèbres que sont Jacqueline Beaugé-Rosier (Je ne suis pas un poète du dictionnaire), Évelyne Trouillot (Il me vient parfois la pudeur / de la mer / devant le sable) ou la romancière Kettly Mars (Tu n’arrêtes pas de t’en aller / le crépuscule endormi dans le sillon de ta nuque), et des plus prometteuses (dont Emmelie Prophète que nous avions publiée dans le dossier Poètes haïtiens de langue française, in Ici & Là n°12), aux plus méconnues - et nous pourrions ici citer les 27 autres !

Il est notable que ce qui lie toutes ces femmes et toutes ces écritures, est la même passion pour leur pays, même dans le doute provocateur exprimé par Évelyne Trouillot (Qui ose encore aimer ce pays / et le dire ?)

Cette anthologie (dé)montre ainsi, s’il en était besoin, la diversité et la richesse d’un pan entier de la poésie de langue française. Et si les récents prix littéraires (mais qui en garde la mémoire ?) et le séisme du 12 janvier 2010 (mais qui s’en souciera dans deux ans ?) ont projeté un temps sur le devant de la scène bon nombre d’écrivains et artistes haïtiens, la moindre des qualité de ce genre d’ouvrage, accessible au plus grand nombre par son prix, sera de laisser une trace pérenne de ces femmes qui ont choisi, un temps ou pour la vie, l’écriture pour dire le monde, leur mal-être ou leurs espoirs.

Notons enfin que les éditions Sous la lime[3] diffuse un CD présentant 33 poèmes extraits de l’anthologie, dits par les comédiennes Céline Liger et Paula Clermont Péan. Ce CD, vendu en France, est, en Haïti, offert avec l’anthologie. Ce qu’on appelle un beau geste.

Jacques Fournier

Cette note est aussi lisible sur le site http://poezibao.typepad.com. Merci à Florence Trocmé de l’avoir accueillie.

[1]Retrouvez tout le catalogue et d’autres informations sur le site des éditions www.editions-brunodoucey.com

[2]Symboliquement, ces vers closent l’anthologie, tant la langue créole pèse de son poids d’histoire et de raison dans l’écriture et la réflexion des poètes haïtiens et haïtiennes, même (et peut-être surtout) de ceux et de celles qui vivent loin de l’île-mère.

[3] http://souslalime.free.fr


Totems aux yeux de rasoir (Poèmes 2001-2008)

de Christophe Dauphin, préface de Sarane Alexandrian
Éd. Librairie-Galerie Racine, 366 pages, 22€.

Christophe Dauphin n’a pas fini de m’étonner. Poète, essayiste érudit, critique littéraire dévoreur de livres, directeur de la revue Les Hommes sans épaules, il a à son actif un nombre impressionnant d’ouvrages et est le maître d’œuvres d’anthologies remarquables (et remarquées), notamment celle dans laquelle il rassemble des poètes très divers sous le totem poétique par lui nommé « Emotivisme ».

Recueil Totems aux yeux de rasoir© librairie-galerie Racine

Quant à son anthologie monumentale des Poètes en Normandie, du XIe siècle à nos jours (éditions clarisse), elle constitue désormais un ouvrage de référence. Bref, Christophe Dauphin est, à maints égards, époustouflant.
Il nous offre ici un gros ensemble de huit recueils écrits en huit ans. Deux d’entre eux ont déjà été publiés, les autres sont inédits. S’inscrivant à la fois dans la poursuite du mouvement surréaliste et dans le renouveau de l’humanisme, Christophe Dauphin écrit des poèmes comme on élève des barricades ainsi que le dit si justement le regretté Sarane Alexandrian dans sa belle préface.
Grand voyageur terrestre, Christophe Dauphin est aussi (avant tout !) un grand voyageur intérieur.  Prince des images, magicien du verbe, c’est un boulimique des mots, un assoiffé du langage. Il nous rend ivres et en quasi état hallucinatoire.

Roland Nadaus


Voix de la méditerranée Lodève Anthologie 2011

Voix de la méditerranées Anthologie© éditions La passe du ventPréface de Marc Delouze et Julien Blaine, conseillers littéraires ; postface de Thierry Renard, responsable littéraire des éditions La Passe du vent.
éditions La Passe du vent 2011
144 pages, 13 €


Voix de la Méditerranée. Pour les néophytes, il s’agit bien d’une anthologie de poètes du Bassin méditerranéen, tant d’actualité ces derniers mois. Pour les connaisseurs, il s’agit du nom du festival qui anime depuis plus de dix ans les rues et les cours de la petite ville héraultienne de Lodève*. Les premiers grossiront certainement le groupe des seconds après la lecture de cet florilège qui porte son titre haut et fort.

62 poètes de 30 pays, de l’Albanie à la Turquie, alimentent ce recueil en proposant un et un seul texte (c’est certes trop peu pour dire connaître l’œuvre de tel ou telle poète, mais cela ne peut qu’inciter à y aller voir de plus près, sur place par exemple, du 16 au 24 juillet prochains), de neuf lignes à deux pages (ou d’une photographie pour les poètes performeurs, auxquels le festival donne une large et souvent méritée place), en français mais aussi toujours dans la langue d’origine. Après la lecture d’un poème du parrain, le Syrien Adonis (Toi l’enfant que je fus, approche : / Quoi, désormais, pour nous réunir, et que nous dire ?) et de l’invité d’honneur le Franco-espagnol Arrabal (avec un extrait de sa merveilleuse litanie au clitoris), on croisera la voix/e de tous ces poètes qui ne demandent qu’à être lus et entendus.

Deux regrets cependant : que la couverture présente un portrait en action d’Armand Gatti, qui n’est (hélas) pas invité cette année (même s’il le fut dans les années précédentes). Pourquoi pas Arrabal ou Adonis ? Que les poètes soient présentés dans l’ordre alphabétique des pays, non celui de leurs noms. Le mélange des nations et des langues aurait eu encore plus de poids pour prouver la pertinence d’un festival qui les rassemble tous les ans autour d’une même belle idée : si chacun(e) garde sa propre voix, la Méditerranée n’en a qu’une que toutes et tous nous pouvons entendre à Lodève tous les étés.

Jacques Fournier


* www.voixdelamediterranee.com


Article mis à jour le 23 décembre 2011

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