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Notes de lecture 2009

Pour "coller" au plus près à l'actualité littéraire, ce que ne permet pas la publication de notes dans la revue semestrielle Ici & Là, vous trouverez ici quelques notes de lecture de recueils, anthologies et revues ; mais aussi de notes sur des spectacles, des CDs et DVDs. Elles seront renouvelées régulièrement et vous donneront, nous l'espérons, l'envie de découvrir ces ouvrages.

bandeau notes de lecture

À cloche pied

Diorama Lune Apollo 550 01
© Tertium éditions
Chantal Couliou, photographies de Magali Lambert
Tertium éditions, 2009, À la cime des mots,
poésie jeunesse, 12,50 €
www.tertium-editions.fr


Un joli titre qui annonce bien l’enfance et l’insouciance qui l’accompagne, parfois. Tout est douceur, légèreté avec, par-ci, par-là, une pointe d’humour. Un univers, avec ses promesses qui durent parfois, (heureusement !) : je te jure, / tu me jures, / sur toute ma vie / et après ?/.  L’auteure habitant Brest, il est aussi question de vent, celui qui sème des mots / à tour de bras, question de pluie, celle qui d’un coup de pied rageur / jette les petites filles à terre. Ici tout est jeu, avec la nature le plus souvent, mais pas seulement : cache-cache sous l’oreiller avec des histoires à dormir debout,…. Le cri des goélands qui saute de toit en toit / …pizzicati de la pluie /…et rires : le printemps rit / de bon cœur /…je ris sous cape / La joie et le bonheur se partagent les pages. Ce livre exhale une fraîcheur enfantine. Son écriture est simple. Les artifices n’y sont pas invités. À travers les mots et de nombreuses photos, ce livre propose un regard singulier sur les chemins de traverse.

Dan Bouchery

 


Action poétique 197

Diorama Lune Apollo 550 01
© action poétique
Un ensemble de textes de 10 poètes kurdes collectés par Henri Deluy sur place constitue le cœur de ce numéro, à lire loin de notre eurocentrisme, à l’écart de nos repères culturels, à l’écoute d’autres traditions, d’autres écritures et, il faut le dire, d’un autre monde. La majorité de ces poètes a vécu à l’étranger. Leurs textes le disent. Ils disent aussi la difficulté de vivre, là-bas. Et ici.
Sept autres auteurs français complètent le numéro. Choix d’écritures confirmant la revue dans sa volonté d’éclectisme. Des chroniques (dont Jean-Pierre Balpe, responsable de la BIPVal, qui présente 4 titres (CD et DVD) de la collection Le pont sur le i, des éditions incidence (adresse oubliée par JPB : www.incidences.info/) et de pertinentes notes de lecture sur des revues par Yves Boudier.

Jacques Fournier

Le n° 13,50 €, l’abonnement 4 n° 45 €, 36 rue de Raspail 94200 Ivry-sur-Seine, action-poetique@orange.fr

 


Anthologie de l’OuLiPo


Diorama Lune Apollo 550 01
© Gallimard
édition de Marcel Bénabou et Paul Fournel
Gallimard Poésie nrf / 2009
910 p.
en librairie

OuLiPo ? Qui ne connaît encore ce qui se cache derrière cet acronyme ? Petit rappel historique : L’Ouvroir de Littérature Potentiel fut créé en 1960 par Raymond Queneau et François le Lionnais et propose l’écriture sous contrainte, pour faire court.
Cette anthologie ne se veut pas exhaustive parce qu’elle ne peut l’être, tant le nombre de textes créés depuis l’origine est important (pour rester dans l’histoire, les Oulipiens se réunissent une fois par mois depuis près de 50 ans et la rubrique création de l’ordre du jour a toujours été assuré), mais elle permet de lire tous les Oulipiens, morts ou vifs, de Queneau, bien sûr, à Frédéric Forte et Hervé Le Tellier, de Georges Perec ou Italo Calvino à Jacques Roubaud, de Jacques Jouet à Michelle Grangaud et Olivier Salon, pour n’en citer que quelques-un(e)s (la liste exhaustive vous est fournie page 897).
Rassemblés par thèmes de contenu ou de forme, les textes choisis sont autant de plats à déguster. Citer tous les plats mènerait à l’indigestion, ce qu’il fait éviter pour apprécier pleinement cette anthologie. Nul besoin de lire dans l’ordre, ni tous les textes rassemblés sous une même contrainte. Il faut piocher, comme dans un buffet de luxe, où sont proposés dans le même temps verrines de saumon et mignardises chocolatées, terrines d’agrumes et mini sandwiches à la crème de foie.
Chacun y trouvera son compte et son content.

Jacques Fournier

 


Des secrets connus de tous


Diorama Lune Apollo 550 01
© éditions multiples
Robert Momeux
édition multiples, collection Fondamente 2008
80 p. 12 €
chez l’éditeur Chemin du Lançon F.-31410 Longages

Depuis trois ans, des éditeurs avisés ont entrepris de publier des recueils de Robert Momeux. Il est temps en effet que justice soit rendue à ce poète discret qui s’est tu pendant tant d’années après avoir publié une quinzaine de plaquettes de 1968 à 1994. Ici, c’est Henri Heurtebise qui l’accueille dans sa sobre et belle collection intitulée Fondamente. Chacun des textes retenus fait entendre sa petite musique désormais reconnaissable sur le registre périlleux de la poésie lyrique. Dans le domaine secret des espérances sur lequel s’ouvre ce livre, nous vivrons ce que nous pourrons / Et nous partirons un beau soir en laissant juste de vagues traces dans la mémoire des autres, une ombre, un reflet, un vague souvenir dans les broussailles de la conscience. C’est avec bonheur que l’on retrouve le charme inimitable des titres à rallonge qui est devenu peu à peu la singularité de ce poète, avec une abondante utilisation, risquée mais efficace, du pronom personnel « on » en amorces de vers. Si l’on se laisse happer par l’atmosphère générale du recueil, on se retrouve emporté dans un univers apaisant et nostalgique. Il y est question, entre autres, de greniers oubliés, de tableaux anciens et de lieux éloignés des rumeurs du vaste monde moderne avec, partout, des secrets connus de tous mais qu’il est parfois bon de se remettre en mémoire. Alors, comment faire entendre sa voix, depuis le temps que nous ne savons plus entendre ? C’est simple : mettons-nous à l’écoute de la grande musique sereine des poèmes de Robert Momeux.

Georges Cathalo

 


Enfansillages
Revue Bacchanales n°44

Diorama Lune Apollo 550 01
© Maison de la Poésie Rhône-Alpes
Maison de la Poésie Rhône-Alpes
Octobre 2009
204 p. 20 €
33 avenue Ambroise Croizat 38400 Saint-Martin-d’Hères

Après celui consacré en 2008 à la poésie « gratte-monde », la Maison de la Poésie Rhône-Alpes a concocté cette année un numéro anthologique de grande qualité plastique et littéraire, dont le thème est aussi celui du festival qui agitera la région cet automne*.
Enfansillages. Mot-valise immédiatement compréhensible. Il ne s’agissait surtout pas pour les auteurs de cette somme de 68 poètes de quelque quinze pays (Algérie, France, Maroc, Belgique, Roumanie, Etats-Unis, etc.) de proposer aux lecteurs des « poèmes pour enfants » mais bien des textes d’enfance. Et c’est ce qui fait la force de cet ensemble aux voix / voies multiples. Citons, sans intention de choisir l’un(e) plutôt que l’autre, Jean Métellus, Pascal Commère, William Cliff et Jaleh Chegeni, Ariane Dreyfus, Sylvie Nève ou Azadée Nichapour.
La première partie de ce bel ensemble est consacrée aux enfants eux-mêmes, par un choix de textes écrits lors d’ateliers menés par des poètes tels Michel Thion (en résidence), Yves Gaudin, Sarah Turquety ou Abdelhamid Laghouti. Belle idée.
Belle aussi celle d’avoir demandé à l’artiste Zaü de donner des dessins (dont un cahier central de 12 pages en couleurs), qui sont autant de portraits d’enfants du monde, à l’instar des mots posés là par les enfants et les poètes.
Une nouvelle réussite pour Bacchanales, revue à soutenir sans plus attendre.

Jacques Fournier

* avec, en apothéose, un salon de la poésie et du livre d’artistes, les 6 et 7 décembre, à l’Heure Bleue, Saint-Martin-d’Hères.

 


Comme un terrier dans L’Igloo dans la dune ! n°95

Diorama Lune Apollo 550 01
© Comme un terrier dans l'Igloo dans la lune !

Avouons-le : la note que Guy Ferdinande, rédacteur en chef de L’Igloo, consacre à Ici & Là dans ce numéro m’incite à rédiger cette note sur le dernier numéro de sa revue. Et à ne pas attendre le prochain numéro d’Ici & Là (mars 2010) pour la publier (merci, internet). Il nous rappelle, fort justement, que (leur) Igloo continue à ne pas figurer dans (notre) revue de revues, trouvant en cela la conséquence du fait que nous évoluions dans des mondes différents, et, pense-t-il, imperméables, nous dans la catégorie revue culturelle émanant d’une structure municipale (je cite G.F. : ça en a le fumet, ça se sent), lui avec une revue non subventionnée appliquant une politique éditoriale culturelle où les noms d’auteurs font du trampoline.


Mon cher Guy, si cette imperméabilité était réelle, nous n’aurions pas, en nos dix précédents numéros, consacré de notes à Comme en poésie, Pages insulaires, 22 Montée des poètes, Contre-allées, Nouveaux délits,… pour ne citer que celles-là de ces revues qui ont, nous le leur reconnaissons sinon nous n’en parlerions pas, une véritable politique éditoriale culturelle à l’instar de l’Igloo et sont souvent le fait d’auteurs qui croient dur comme fer (j’allais écrire faire) qu’une revue est une création au même titre qu’un recueil.
Si L’Igloo n’a jamais été cité, c’est par pure négligence de ma part de ne pas laisser les numéros reçus visibles sur le tas de ce qui est à chroniquer et de les laisser filer dans les rayons du Centre de ressources de la Maison de la Poésie trop rapidement, non sans au préalable les avoir parcourus, quand ce n’est lus.
Je répare l’oubli de ce pas.


Ce numéro thématique consacré à la fin n’est pas né de rien, mais d’une réaction vive à l’intervention (c’est une litote) récente (décembre 2008) d’Israël dans la bande de Gaza et G.F. le dédie au peuple palestinien qui, au contraire de la solution finale à quoi furent destinés ceux dont la descendance est devenue leur persécutrice, éprouvent un autre type de fin en forme de point d’orgue.

Cela est dit. Cela se montre : les soixante pages de textes des vingt-deux auteurs sont toutes accompagnées, en bas de page, d’un défilé d’images montrant cette guerre qui n’a pas dit son nom qui, inévitablement, induisent dans ce sens la lecture des textes, même si ceux-ci ne font pas (sauf, je pense, celui de Dan Ferdinande) directement référence à ce drame. Ainsi, Malika Smati-Haddad nous dit que la coda (la fin) d’une œuvre ne peut prétendre à son autonomie totale, que c’est en quelque sorte un style dans le style. Et apparaît l’ironie possible de tels propos, placés au-dessus d’images du bombardement de Gaza. Ainsi le texte (le titre suffit au rapprochement) Fin de chantier de Stéphane Prat, au-dessus d’images d’appartements dévastés. Hasard ? ou bien filou, le rédac. chef ?
Par contre les sept collages pleine page et la double page de la série Pichon vole, dus au maître des lieux, n’apportent rien à ce dossier, qu’une respiration, toute relative, soyons juste, puisque certains (trop peu ?) semblent en adéquation avec le thème ou tout au moins le prétexte du thème.
Plus du tiers de ce dossier est occupé par le long texte de Philippe Lemaire qui, partant du journal manuscrit de son père, témoin de nombreuses fins, dont celle du Havre bombardé en 1944, évoque en vrac la fin du France, celle de Dresde, celle de son père… ces allers et retours disent, avec une grande simplicité de formulation et de vocabulaire, l’inéluctable.
D’autres textes pourront retenir l’attention du lecteur, selon ce qu’il en attend, ou recherche : au hasard, l’humour presque potache de Jean Parsy ; les aphorismes (Mes chaussures sont des scarabées morts, il faut que je leur crache dessus pour les faire avancer) de Julien Ferdinande (L’Igloo est une entreprise familiale) ; le lyrisme de Bruno Sourdin (auquel, sur une thématique proche, on préfèrera le magnifique Je voudrais pas crever de Boris Vian) ; le nouveau vieux français (difficilement lisible) de François Giraudet,… L’ensemble est, naturellement, désespéré, mais Tout est normal, vous dis-je (Lafcadio Martimer).
Hors dossier, quinze textes de David Van Robays, sous le titre plus drôle que les textes eux-mêmes auxquels on pourra trouver quelque amusement : L’arrière-train du popotin du babouin est un don du ciel.
La revue se clôt par la dense Bouquinerie moderne, rassemblant notes de lecture et revue de revues, incisives et fouillées, et pages de bandes dessinées toujours dues à G.F., prolixe, attentif, généreux, râleur, polémiste à ses heures, et finalement humain comme on les aime.

Jacques Fournier

Périodicité non mentionnée, Le n° 10 €, chez Dan & Guy Ferdinande, 67 rue de l’église 59840 Lompret, guy.ferdinande@neuf.fr

 


Je ne m’adresse plus la parole

Diorama Lune Apollo 550 01
© éditions clarisse
Yann Sénécal, photo de couverture de Éric Sénécal
éditions Clarisse 2009
10 € librairie ou chez l’éditeur, Clarisse, 170 allée de Sainte-Claire, 76880 Martigny,
www.editions-clarisse.net

Traveling d’un jeune sur la vie - on oublie qu’il faut partager-, -où est donc passé le cœur-, sur sa vie, -Même de dos/ Tu fais toujours face-,  sur celle d’avant quand les gens rêvaient encore, sur lui-même enfin -faire semblant d’être à la hauteur-, -je ne suis qu’un humain avec ses peurs et ses défauts-. 74 pages d’un rythme intense qui court de la première ligne à la dernière, sans point ni virgule. Une légère pause : s’asseoir quelques secondes pour reprendre ton souffle. L’auteur semble à bout. Les questions s’entremêlent. La désillusion colorie chaque page. Un espoir quand même : Une main te caresse…Tes désirs prennent forme/Tu peux apercevoir l’horizon. Beau message d’amour. Merci Yann pour ce courageux plongeon dans ta conscience. Beaucoup de jeunes et de moins jeunes vont retrouver de leurs inquiétudes et de leur questionnement dans ce livre, un beau livre, bien fait. Bravo à l’éditeur.

Dan Bouchery

 



La nouvelle poésie française de Belgique

Diorama Lune Apollo 550 01
© Le Taillis Pré
Anthologie réalisée par Yves Namur
Ed. Le Taillis pré / 2009
596 p. 25 €


Les préfaces des anthologies sont toujours éclairantes à qui ne se contente pas de la seule lecture des textes rassemblés, jamais sans raison.
Yves Namur place son travail sous la figure tutélaire de Bernard Delvaille qui, en 1974, fit paraître chez Seghers La nouvelle poésie française, qui, livre d’humeur selon le mot de son auteur, présentait des poètes de moins de quarante ans (dont quelques belges – Izoard, Savitzkaya, Verheggen, Cliff, Hubin,…) et qui fit grand bruit dans le microcosme littéraire.
En rassemblant quarante-huit poètes belges de langue française toutes et tous nés entre 1968 et 1986, Yves Namur revendique haut et fort cette filiation.
Il place aussi ce travail dans la continuité de l’anthologie Poètes d’aujourd’hui, un panorama de la poésie francophone de Belgique qu’il cosigna avec Liliane Wouters en 2007 (coéd. Taillis pré / Le Noroît).
Lecteur assidu et attentif, il a su donner une belle dimension de l’éclectisme formel de ces jeunes écritures en en plaçant, déjà, certaines dans des veines (trop ?) bien marquées : l’importance de la prose, celle de l’oralité, l’engagement citoyen,…, sachant pertinemment que rien en ce domaine n’est définitif.
Enfin, et cela est bienheureux, conscient que cet ouvrage est fragile de par le peu de recul (qu’il s’est) donné, il se garde bien de porter un jugement, de choisir une tête de file, de porter au pinacle tel(le) ou tel(le), laissant au lecteur et surtout au temps le travail du défrichage, affirmant : quant au meilleur d’entre tous, il est vraisemblable que nous ne l’ayons pas encore lu, plus occupé qu’il soit à écrire qu’à se montrer en public.
Cette anthologie est enfin une invitation à découvrir, puisque citées dans les bibliographies des poètes, le travail de fond que réalisent ces dizaines de maisons d’édition et revues belges, véritable vivier (trop méconnu chez nous) de la langue française, présente et à venir*.
Je me garderai moi aussi du moindre choix dans cette somme en devenir, préférant vous laisser ce plaisir, chaque poète disposant en moyenne de onze pages pour donner sa mesure avant que vous alliez y voir de plus près en acquérant les recueils de celles et ceux qui ont retenu votre attention.

* La lecture de L’Année poétique 2009, éd. Seghers, vous aidera à compléter votre information sur ces maisons et revues, puisque la Belgique y est largement mise à l’honneur.

Jacques Fournier

 


Le Livre de Marcel

Diorama Lune Apollo 550 01
© éditions Apogée
Marcel Profichet et Vincent Dréano
éditions Apogée
Coll. Piqué d’étoiles
Sept. 2009, 204 p.
18 €

Raconter les bons souvenirs qui nous ont fait vivre. Et raconter les souvenirs mauvais pour en finir. Raconter, toujours, entre ce qui doit mourir et ce qui ne le peut pas. C’est une ligne fine.
Voilà un livre que n’aurait pas renié Jean Dubuffet, ni son ami Jean L’Anselme, un long temps collecteur d’écrits d’ouvriers et de paysans.
Car il s’agit bien là d’art brut au sens où Marcel Profichet, né en 1935 à Flers (Orne), qui, s’il sait lire, ne maîtrise pas l’orthographe quand il décide, au mitan des années 90, de raconter sa vie par écrit. (Même s’il situe ses premières envies et premiers essais lors de son séjour chez les chiffonniers d’Emmaüs, dès 1962.)

Elevé avec ses sœurs (et dans les ruines de Flers) par une mère seule puis remariée, il traverse la guerre sur les routes et dans une cave, fume dès sept ans (Quand on n’a pas de cigarettes, on va traîner dans le bocage. On fume du bois, c’est comme des lianes.), perd un œil lors d’un accident d’enfant, connaît la douleur du viol (Je n’ai pas crié), l’alcool par habitude (j’étais né dedans. Je n’en savais rien), la faim (J’ai connu cette faim qui empêche de dormir), la pension où il est avec d’autres jouets martyres des grands et d’un surveillant violent, séjourne en hôpital psychiatrique (J’ai seize ans. Je pisse encore au lit. Ce qu’il faut d’enfer pour ne plus pisser au lit : je vais rester là, parmi les fous, tout le temps de ma folie. (…) Les morts, on les voit. Ils traversent la cour sans drap sur eux), apprend le métier de maçon, parcourt la France de boulot en boulot, devient compagnon d’Emmaüs, séjourne en sanatorium pour tuberculose, tente de se suicider (J’ai mis dans un verre d’eau un paquet de gauloise ou jai rempli d’eau (…) J’ai bus ça et je me suis couché), renaît au contact d’une association, finit sa vie active au centre universitaire de Rennes (c’est bien ici que j’ai construit mon nid).

Tout cela que Marcel appelle modestement ses petites lignes de vies brisées.
Si l’histoire vraie de Marcel est édifiante, traversée généralement douloureuse (mais jamais plaintive) d’un demi-siècle d’abominations et de parenthèses courtes mais vivaces (ainsi ces trois années d’apprentissage à Lyon, dans un foyer où il est accueilli à la sortie d’hôpital), ce qui marque à la lecture de ce livre c’est bien le choix littéraire, j’allais dire esthétique, fait par l’auteur et son ami professeur de lettres auquel il a confié son manuscrit.
Il s’agissait de rendre le texte « lisible » tout en lui conservant son authenticité. Il s’agissait de donner à lire au plus juste, au plus près, la véracité du récit, sa nature profonde, son honnêteté sans le dénaturer par une réécriture systématique de l’entièreté du manuscrit. D’où l’alternance apparemment aléatoire (mais réfléchie) de pages réécrites en « bon » français (qui sait aussi conserver quelques « bons mots », ainsi quand la kommandantur devient la candidature, et la crasse devient la grace) et d’extraits retranscrits au plus près de l’orthographe « naïve » de Marcel Profichet, qui ne connaît ni la virgule, ni le point (Il a du mal à croire qu’une phrase peut finir, c’est un peu triste, sans doute, une phrase qui finit, précise Vincent Dréano dans un texte qui, en fin de volume, donne quelques pistes sur sa collaboration avec Marcel Profichet).
Le livre se termine d’ailleurs par une quarantaine de pages qui reproduisent les derniers textes bruts de Marcel, montrant aussi son appropriation progressive de l’orthographe tout en conservant cette saveur particulière de ce qui fait un « style », même involontaire.

Ce choix, expliqué, assumé, donne à lire une œuvre forte, pleine, réelle, qui pourrait en remontrer aux littérateurs coureurs de médailles, tant ce texte, sans message, sans pathos, est chargé d’humanité, de vie, quoique traversé de nombreuses morts et de douloureux instants. En cette période de distribution de prix littéraires, mesdames et messieurs les membres des jurys devraient s’arrêter quelque temps sur ce livre et remettre en question leur jugement de valeur sur ce que qui peut faire œuvre littéraire. Et donc de vie.
Pour Marcel Profichet, il s’agit simplement de dire les instants d’une vie, de sa singulière mais finalement banale histoire de vie en quelque sorte. Mais qu’une involontaire mais évocatrice, voire amusante, « poésie de l’orthographe » transforme en une langue fleurie que jalouseront bon nombre de nos poètes :
On s’habitue au rimes de la maison (pour aux rythmes)
Ce sont des crises de pelaissi (pour épilepsie)
Ses a toi tenir le règne (pour les rênes) si tu veut tenir le choc.
Je dessent mon vélomeutre du trotoire et je donne un petit coup céréateur.
Et puis aussi les nunettes pour les lunettes, la souple pour la soupe, les serrugiens pour les chirurgiens,…

Le nom de Marcel Profichet ne paraîtra peut-être jamais sur la couverture d’un autre livre. Qu’importe. Il s’agit bien là de SON livre, puisqu’il s’agit de SA vie, unique et inimitable, à l’inverse de tant de romans dont on nous rebat les oreilles.
Faire de ce texte une œuvre à part entière relevait du pari. Pari tenu grâce à la sagacité du directeur de collection Jacques Josse, poète lui-même attentif à toutes les écritures (il dirige les éditions Wigwam où il édite Emaz, Rouzeau, Jégou, Lahu, Sacré,…).


Jacques Fournier

 


Les escargots sont des héros / La pieuvre qui faisait bouger la mer

Textes de Roland Nadaus
Illustrations de Sophie Clotilde
éd.  Soc et Foc 2009
12 €

Diorama Lune Apollo 550 01
© éditions Soc & Foc
Diorama Lune Apollo 550 01
© éditions Soc & Foc
Une réussite ! J’en reste saisi, muet, en flottement, musement… Deux livres en un : celui des escargots et celui de la pieuvre. Tête-bêche. Celui de la pieuvre est une plongée dans un monde flottant, liquide… On perd pied. On suit le courant. Il nous entraîne dans un état proche de l’émerveillement. On est bien dans ce monde… Celui des escargot est plus terre à terre. Questions de vie, de mort, de survie et d’amour sont au programme. Du dense. Mais toujours avec douceur.
On ressort de ce double ouvrage plutôt bousculé. Et on y retourne vite tant il est riche et prenant. Les illustrations sont de petites statues qu’une fée de passage pourrait bien rendre vivantes…
Chapeau !

Patrick Joquel

 


Les Riverains du feu

Diorama Lune Apollo 550 01
© Le Nouvel Athanor
Une anthologie émotiviste de la poésie francophone
Rassemblée par Christophe Dauphin
Préface de Jean-Luc Maxence
éd. Le nouvel Athanor / 2009
516 p. 24 €

Étrange sous-titre à une anthologie qui ne l’est pas moins : qu’est-ce que l’émotivisme ? Christophe Dauphin, poète, essayiste et critique littéraire pertinent, nous le dit dans son introduction : une certaine façon d’exprimer l’activité de l’esprit, taraudé par les pulsions, l’exigence de la conscience et les mêlées de l’inconscient, l’authenticité de l’expression des tensions et des désirs, à l’épreuve des états et des enjeux d’être, pour ciseler un homme plus transparent au cœur mouvementé de la vie, un homme qui ouvre des fenêtres de clarté dans l’opacité du monde.
On pourrait classer sous ce qui n’est pas une école mais un signe de reconnaissance (un métissage joyeux de toutes les écoles en « isme » précise JL Maxence) à travers les temps (la période couverte ici va de l’immédiate après-seconde Guerre mondiale à nos jours) des écritures qui mettent l’homme au cœur du monde, et unissent fortement l’être qui voit à cela qui est vu, l’être qui sent à celui ou cela qui est senti et ressenti.


Dans sa préface, l’éditeur va plus loin que l’anthologiste, persuadé qu’il est que ce panorama propose une sorte de révolution douce mais totale, révolution qui va renverser les plus orgueilleux de nos monuments aux morts poético-nationaux, souvent trop « militantisés » pour demeurer honnêtes. Il s’agit pour lui d’une « remise en question » de certaines  « valeurs » littéraires dévaluées à force d’être « robotisées » et de la nécessité de revoir et probablement du tout au tout, nos « doctes » manuels » scolaires, souvent conformistes et prudents, surtout en ce qui concerne la rubrique « poésie » !
Utopie ? Au regard de l’étroite marge de manœuvre dont dispose l’éditeur pour diffuser cette somme imposante et atypique, dont les choix sont à mille lieues des traditions sorbonnardes, on peut douter qu’elle trouve sa place auprès des communs des mortels à la même hauteur que les choix imposés par les mondanités littéraires et les modes.
Mais baste de tout ce pessimisme ! Accordez à cette somme la place qu’elle mérite aux côtés des grands classiques prescrits par l’institution et le diktat des éditeurs germanopratins (pour la plupart absorbés par des groupes financiers qui ont perdu ou n’ont jamais su le sens du mot « écrire » et ne voient dans la possession de ces maisons souvent historiques que l’occasion de s’enrichir), et prenez le temps de lire, aux côtés des « reconnus », les oubliés, les inconnus, les maudits, les rejetés et les discrets - ne pas omettre de tout mettre au féminin. Christophe Dauphin en a collecté ici près de deux cents. (Celui qui arpente les allées de la poésie contemporaine relèvera ici ou là un nom déjà affirmé, quand il n’est pas déjà un phare pour des plus jeunes. Je citerai au hasard de la lecture Achille Chavée, Jean Sénac ou Jean Rousselot ; plus près de nous, Jean L’Anselme ou René Depestre ; plus près encore Jacques Izoard, Daniel Biga ou Jean-Pierre Siméon). Ils sont encore autant si ce n’est plus à pouvoir prétendre au statut de poètes émotivistes, poètes de l’humaine condition. Nous inciter à les faire entrer dans notre sphère n’est pas le moindre défaut de cette anthologie qui (et là je soutiens pleinement l’éditeur) DOIT faire date.

Jacques Fournier

 


Littérales 6

Diorama Lune Apollo 550 01
© littérales
C’est la revue annuelle de l’association Littérales, Brest. Sur le carré or cerné de noir de la couverture, sous un L script, cette seule formule : Écrire et Être. Littérales accueille le compte-rendu (rédigé par son directeur de publication) des Journées Tarn en poésie 2009 qui ont invité Lionel Ray. Il est de tradition qu’une revue publie ce compte-rendu. Mais rien sur la couverture noir et or n’annonce l’article qui occupe à lui seul un septième de l’ensemble du numéro. Dommage. Le rédacteur a suivi pas à pas le marathon auquel doit se livrer l’invité chaque année : inauguration, rencontres scolaires, soirées lecture, etc. Où l’on se rend compte du travail de longue haleine entrepris par l’association ARPO pour la présence et la vivacité de la poésie dans cette région.

Sinon, au sommaire, un invité : Michel Cazenave. Si vous ne savez qui il est, vous n’en saurez pas plus. Pas de biographie, pas de bibliographie. Un entretien et trois pages de textes dont la mise en vers à mon sens ne se justifie pas et qui eurent plus de poids peut-être en prose (Tandis que Marthe à genoux / devant l’âtre fumant / poussait le feu qui brûlait au fond noir / des marmites (…)). Puis, pour chacun des sept autres poètes présentés, quatre pages : une pour le nom, une pour une courte notice biobibliographique, deux pour les textes (quatre pour l’étasunien Ron Padgett, en bilingue). Cela aère la lecture mais cela est peu. Il y a de quoi mettre plus, surtout quand on sait que la publication est annuelle, donc rare. La revue se termine sur deux et seulement deux notes de lecture, le compte-rendu d’une conférence de François Cheng, la présentation du prix Littérales 2009. De l’ensemble, je retiens le court article de Yves-Marie Bouillon : Auprès de quelques poètes ayant vécu en Grande Guerre (j’aime ce en préféré à la) et cette phrase qui s’avance comme un paradoxe et un contre-point aux tenants du silence en poésie : À écouter les paroles des poètes, j’apprends peu à peu à plutôt tourner mes oreilles du côté des bruits : feuilles mortes froissées, vêtements frottés, bruits de pas sur la terre et ondes lentes dans l’air. Cela fait écho.

Jacques Fournier

Le n° 14 €, 64 bd Gambetta 29200 Brest, www.litterales.org

 


Mange-matin


Diorama Lune Apollo 550 01
© L'idée bleue
Valérie Rouzeau
illustrations Valérie Linder
éditions L’Idée bleue
collection Le farfadet bleu 2008
60 p. 10,50 €
en librairie

Valérie Rouzeau a l’écriture ludique. Elle aime à faire jouer les mots. Mais rien de bien facile dans ce qu’elle leur impose comme règles de jeu. Ce n’en est que plus attrayant. Dans ce recueil (un des derniers de la collection aux éditions L’Idée bleue, mais nulle inquiétude : les éditions Cadex reprennent le flambeau et sauront le porter haut, souhaitons-le), la poète dans un premier jet joue de la figure de style, de l’épitrochasme (Bing bang boum voici mon cœur / Voici mon cœur tout chaud et ma main froide) à l’hyperbole (Il y a un petit vent qui n’est pas de vitrine / Mon œil coule jusqu’à l’immense Chine), en passant par la litote, l’holorime ou l’hypallage. La volonté n’est pas de transmettre une quelconque culture linguistique aux jeunes lecteurs (jargon prétentieux et somme toute creux, tristement rebutant, précise-t-elle dans sa préface), mais de procéder à une mise en tropes (selon le mot ici rappelé de Claude Duneton) en bonne et due forme. Puis suivent une quinzaine de petites constructions poétiques qui, l’auteure nous prévient dans le titre qui les réunit, va nous emmener ailleurs. Et c’est bien le cas quand un sac plastique rêve bien d’ailes / Suspendu par ses deux poignées / Au balcon d’aucune fiancée, ou quand Padam padam pad’amour / L’oiseau a dit et s’est enfui. Une dernière salve de la secrétaire générale des nuages rassemble une vache assise, un pote hêtre (qui emmène très très large), ou un baleille, mot-valise fait de balai et soleil quand on se reprend à faire (…) / (…) le grand ménage de tout / Notre logis.
Le petit lexique des figures et des tropes qui conclut le tout se termine par un sautillant : Et hop ! that’s all folks !, le même qui terminait les dessins animés de notre enfance. Et c’est bien cela qu’est la poésie de Valérie Rouzeau : un dessin animé loufdingue que les images de Valérie Linder n’illustrent pas, mais accompagnent intelligemment.

Jacques Fournier.

 


Ménagerimes


Diorama Lune Apollo 550 01
© Didier Jeunesse
26 poèmes de Joël Sadeler
chantés par Jacques Haurogné
musique : Thibault Maillé
piano : Ezequiel Spucches
illustrations : Martin Jarrie
éditions Didier Jeunesse
collection Un livre, un CD 2009
46 pages 23,50 €, en librairie

La grande qualité d’une telle publication est de donner à la poésie de Joël Sadeler (ces poèmes sont introuvables depuis longtemps - le recueil avait été publié en 1991 aux éditions Corps Puce, illustré par Jacqueline Duhême) la place qu’elle mérite dans le paysage de la poésie dite pour enfants : l’une des premières.
Décédé en 2000, le poète Joël Sadeler, infatigable militant de la poésie, n’aura pas connu de son vivant ce qui peut s’apparenter à une consécration, et cela est bien dommage.


La critique que l’on peut porter sur ce type de publication se situe sur trois niveaux : les textes, la mise en musique et en chanson et les illustrations.
Débarrassons-nous tout de suite de ce qui est à mon sens le moins réussi. Si j’admire depuis longtemps le travail de Martin Jarrie, découvert il y a quelques années chez Rue du Monde, on ne peut que regretter que son intervention, pour visuellement intéressante et attrayante qu’elle soit, ne sache pas dépasser le stade basique de la simple illustration : aucun décalage n’est visible entre le contenu du texte et ce qu’en fait l’illustrateur. Un exemple : Groom en livrée noire / à reflets rouges / le quiscale ouvre les portes / des grands arbres / à tous les oiseaux chics / du Mexique. Et l’image, sur double page, de nous montrer, près d’une pyramide aztèque sur fond de ciel très bleu (pour le Mexique), un oiseau noir à reflets rouges (le quiscale), posé sur la branche d’un arbre qui déborde de la page (pour les grands arbres), approchant du trou noir d’une serrure la clé qu’il tient dans le bec, alors que derrière lui attendent, en regardant fixement la serrure, un toucan, un perroquet et d’autres oiseaux chics du Mexique. J’aurais tout aussi bien pu prendre pour exemple le Kangourou, l’Ours ou le Dromadaire, le constat aurait été le même. L’illustrateur illustre. Hélas.


La mise en chanson de poèmes courts est toujours un risque. Celui principalement de donner l’impression d’un éparpillement. Ici, sur les trente minutes que dure l’écoute pour les 26 séquences (soit à peine plus d’une minute en moyenne par texte, seuls deux plages dépassent les 2 minutes, dont la tortue, ce qui, somme toute, est logique), le choix fait de la diversité et de la concision offre à l’ensemble une écoute agréable et surprenante. La diversité se trouve à tous les niveaux : dans la voix de Jacques Haurogné qui sait jouer des multiples registres que nécessite la « représentation » d’un escargot, d’une raie, d’une girafe ou d’un uranoscope, jusqu’à se faire crooner pour le seul animal non identifié (le X, bien sûr) ; dans les compositions de Thibault Maillé, passant aisément de la bossa au blues, de la ballade au rock, obligeant l’écoutant à se demander ce que sera le rythme de la prochaine plage, créant ainsi l’attente et la surprise ; dans le piano d’Ezequiel Spucches, ici martelant, là caressant, toujours délicat ; dans l’alternance offerte à quelques percussions pour créer d’autres univers encore, et dans le chœur bienvenu des enfants que n’aurait pas renié Joël. Les refrains subtilement créés pour la circonstance donnent l’envie de les reprendre comme autant de chansons appelées à devenir populaires, en chœur.


Je garde le meilleur pour la fin, à savoir l’écriture de Joël Sadeler. Ces 26 fantaisies animalières sont du meilleur cru. Drôles, inventives, décalées, et logiques à la fois (quoi de plus normal pour une coccinelle que d’aller chez le dermato pour se faire enlever ses points noirs ?). Il suffisait d’y penser. Joël Sadeler savait trouver ces situations et les mettre en mots, mais pas trop, juste ce qu’il faut pour que l’équilibre tienne, même à peu de chose, ce peu de chose qui fait le poème. Pour parler de la poésie de Joël Sadeler, on n’a de cesse de citer Prévert (qu’il admirait). J’espère que cette (re)lecture permettra de lui donner sa juste place non derrière la figure tutélaire, mais à ses côtés. Je ne peux pour vous y aider que vous inviter à (re)lire ses 36 chants d’arbres, ses poèmes À battre la semelle ou son Alphabéti alphabêta. Autant de bonheurs qui complèteront l’écoute (et la lecture) de ce bestiaire pas comme les autres.


Jacques Fournier

Pour une bio-bibliographie plus complète de Joël Sadeler : www.donner-a-voir.com

Le spectacle Ménagerimes, avec Jacques Haurogné et Ezequiel Spucches, sera du 12 au 16 novembre 2009 au Carré Belle Feuille, Boulogne-Billancourt, 01 55 18 54 00.

 


Paroles d’Adam et Ève

Diorama Lune Apollo 550 01
© Gros textes
Jacqueline et Claude Held,dessin de couverture de Jeanne Held
éditions Gros Textes de l’association Rions de Soleil, 2009
8 € chez l’éditeur, Cave de Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes
www.grostextes.com

La couverture est remarquable. On y voit une sorte de gros insecte accroché à un arbre aussi gros que lui. Étrange d’autant plus que ce sont deux profils humains qui cernent cet animal bizarre. Ce dessin surréaliste préfigure le dialogue, mais est-ce un dialogue, entre les deux personnages principaux ? Car ils ne se contentent pas d’être deux ! Vous verrez qu’Ève adore les bêtes et ne se prive pas d’en adopter et pas des moindres : un diplodocus et un dinosaure, s’il vous plaît ! Ou plutôt comme ça lui plaît, car c’est elle qui porte la culotte, comme toutes les femmes d’ailleurs ! Ne croyez pas que c’est une énumération de nos travers, mais c’est un peu ça quand même. On suit Jacqueline et Claude, enfin Eve et Adam, dans leurs conversations. Ils échangent librement sur tout, sur rien, sur Dieu souvent. Dieu le père, voilà qu’il prend un air de propriétaire. Et mon pommier par-ci, et mon pommier par-là, qu’il s’écrie. Il faut dire qu’Ève a mangé la pomme. Certes, ce n’est une surprise pour personne, mais la façon dont c’est raconté dépasse tout ce qu’on peut imaginer. De là à traiter Dieu de pervers, il n’y a qu’un pas.  Car enfin, soyons logiques : pourquoi créer une pomme afin de l’interdire ?  Ils y vont carrément : Dieu, que Dieu est bête ! On pourrait croire un joyeux délire, une fantaisie de deux poètes géniaux qui s’amusent avec une fraîcheur enfantine. C’est cela et bien plus car certaines pages sont des monuments de poésie pure, d’une écriture parfaitement maîtrisée. Le passage où Adam ne cesse de répéter qu’il a envie de beugler, celui qui se termine par : Tu es proche de moi à en crier… Nous nous aimons. Et j’ai peur, tout est magnifique, tellement bien écrit, tellement bien pensé et cependant si léger et inattendu ! Espiègles et facétieux ils tournicotent des vérités qu’ils truffent de jeux de mots délicieux sans se prendre pour autant au sérieux. Le plaisir est garanti !

Dan Bouchery

 


Portraits soignés

Jacques-François Piquet
Editions Rhubarbe
, 2009

Diorama Lune Apollo 550 01
© éditions Rhubarbe
De livre en livre, Jacques-François Piquet pose la question du lieu, non au sens géographique du terme mais davantage dans ce qu’il dénonce d’un mal de vivre, dans ce qu’il questionne et révèle de nous. Le lieu de Portraits soignés est paradoxalement introuvable ou du moins c’est tout comme. La maison psychiatrique où vivent Yan, Marie, Gil ou Hannah… ne figure sur aucune carte. Si les personnages marchent, c’est pour un voyage presque immobile ; le lieu est alors un écart du monde et cette dérive est symboliquement consignée par les noms d’étoiles lointaines donnés aux différents pavillons. 
 Se vouloir sujet du monde c’est prendre le risque d’être en chaque lieu celui qui en porte le poids, écrivait Michel Séonnet en quatrième de couverture de Que fait-on du monde ? Elégie pour quarante villes, ouvrage que J.-F. Piquet a publié précédemment chez Rhubarbe. À la question posée par le titre, n’y aurait-il pas  une terrible et belle réponse  contenue dans Portraits soignés Si la parole m’était donnée, si j’osais la prendre, j’en aurais à dire sur l’excitation qui monte en chacun tel un désir sauvage et va croissant comme le grand jour approche […] enfin vivre se dit-on, enfin exister plus grand que soi, note le héros de Alger, l’une des quarante villes. Chaque portrait – semble-t-il -  répond à sa façon par une parole prise à l’écart, par une présence, des sensations  retrouvées dans de fulgurants moments. Ainsi, bien que révoltés, incompris, violés, meurtris, Arthur espère trouver là-bas la place qu’on lui refusait ici, Marie répète à l’envi qu’elle avait trouvé sa voie, celle qui la mènerait à la vraie rencontre, Violette explique à une artiste-peintre comment elle se voyait, comment elle se voulait […] un vert sombre emplit l’espace de la toile, le blanc d’une robe se détache, le noir des cheveux s’allonge, s’allonge.
Elégie d’une quarante et unième ville, invisible aux yeux de beaucoup : La cité Bardu héberge des individus de tous âges et de tous milieux qui ont en commun d’avoir un jour chuté. Son implantation sur un plateau n’est pas fortuite : le bleu du ciel y est plus présent, l’air plus vif […] il n’est pas rare d’en voir certains déambuler dans le grand parc en s’essayant à garder le nez au vent et le regard haut, comme pour retrouver les sensations perdues du temps d’avant. Cette idée d’une chute, judicieusement développée par l’auteur - Ils ont chuté, se sont abîmés- n’est pas sans rappeler le mythe d’Icare et notamment dans l’acception qu’en fait René Char, cette blessure rapprochée du soleil.
Se pencher sur le monde est bien l’exercice périlleux auquel nous convie J.-F. Piquet avec un angle de vue à chaque fois différent. Le thème se trouve renouvelé dans chacun de ses livres avec une parfaite maîtrise de style et une grande acuité. Relisant ce qu’il écrivait dans sa Préface à Fenêtres *: Ouverture sur le monde, la fenêtre est également miroir qui retourne au regardant sa propre image dans l’attente ou l’observation, il est possible de se demander si le regardant n’est pas aussi le lecteur ainsi interpellé. D’autres que Yan, Gil ou Hannah,… ont eu besoin de faire un séjour dans l’univers psychiatrique et tous se sont empressés de l’oublier. Curieux, non ?  Un jour , dans le miroir d’un poudrier trouvé sur un trottoir, [Arthur ] découvrit un visage qu’il prit pour étranger avant de se reconnaître sous les traits du Chevalier de la Triste Figure et lui comme Violette, Yan, Marie, ou quiconque trouvant dans la rue le miroir d’un poudrier … effectuent, entre les sept pavillons aux noms d’étoiles un parcours éminemment poétique comme le note J.-F. Piquet, un peu semblable à celui d’Orphée descendant aux Enfers et se retournant trop tôt, trop tard, se retournant, simplement… Toujours ce souci du ciel, cette invitation à regarder plus haut que le sol dur, plus loin que les grillages et murs d’enceinte.


Chantal Danjou

* Fenêtres, 1998, poèmes, gravures Michel Ménard, Éd. Métaphore A3

 


Spered Gouez, hors série : Femmes en littérature

Diorama Lune Apollo 550 01
© L'esprit sauvage
Nous n’avions jamais chroniqué la revue dirigée par Marie-Josée Christien qui en est à son 15e numéro, auxquels il faut ajouter trois hors série dont ce dernier né, que l’on associera au thème du prochain Printemps des poètes.
Belle idée de la rédactrice en chef, qu’elle a en tête, nous dit-elle, de longue date. M.J.C. se livre d’entrée au périlleux exercice du comptage (même si elle dit, p.7, ne pas vouloir se plier à cet exercice pour ne pas faire de palmarès, ni mettre à l’index quelques éditeurs ! Paradoxe pardonnable tant la tentation est grande de démontrer par l’exemple le peu de place laissé aux femmes dans l’édition d’aujourd’hui). Un article de 1997 toujours d’actualité dû à M.J.C. (Les chiffres sont cruels : pour avoir une chance d’être publié, il vaut mieux habiter la région parisienne… et être un homme) et un autre dû à Lydia Padellec (La notion même d’écriture transcende la notion de sexe, même si les femmes poètes en occident et dans le reste du monde, restent minoritaires) introduisent une série de questions (Poétesse, écrivaine, auteure ?, L’écriture féminine, supercherie ou réalité ?, La place des femmes, Celles qui comptent) auxquelles se sont pliées quelques-unes des 37 poètes femmes retenues. Un entretien avec la sociologue Anne Guillou apporte une caution « scientifique » bien venue. Le choix est large, de Chantal Couliou à Sophie G. Lucas, d’Anne-Lise Blanchard à la bretonnante Annaïg Renault (non traduite !).

Jacques Fournier

15 €, au Centre culturel Breton EGIN (commande) Ti ar Vro BP 103 29833 Carhaix cedex. http://festivaldulivre-carhaix.org

 


Supérieur Inconnu automne 2009

Diorama Lune Apollo 550 01
© Supérieur Inconnu
Dernier numéro voulu et monté par Sarane Alexandrian avant sa disparition en septembre dernier. Un thème : L’art de vivre. Dès 1952, dans la recherche de la manière de dire sa dissidence du surréalisme, S.A. rédigeait des cahiers de réflexions titrés Idées pour un art de vivre. La boucle est bouclée. L’éditorial s’ouvre sur une critique en coupe réglée du débraillé devenu l’idéal de la France pensante d’aujourd’hui, à en juger par les émissions culturelles de la télévision et sur un éloge de la cravate qui a l’avantage de détourner l’attention de la pomme d’Adam qui monte et descend quand un homme parle. La télévision n’est pas, à mon sens, le bon endroit pour juger du niveau de qualité de la culture française et moi qui ne porte jamais de cravate, je ne pense pas qu’elle soit l’accessoire de référence de l’art de vivre. Mais ce ne sont là que réserves futiles au regard du contenu de ce numéro. Sarane Alexandrian a toujours su, au fil des ans et des numéros de sa revue devenue culte, s’entourer de fins et érudits collaborateurs qui auront donné à son entreprise une dimension universelle. On y croise, sur 108 pages bien tassées, l’art du dandy par l’exemple (Baudelaire, Barbey d’Aurevilly,…) exposé par Marc Kober ; l’art du sommeil public de Virgile Novarina ; l’art de vivre dans le monde arabe par Antoine Jockey ; une longue lettre d’Anastassia Politi1  à Denis Lavant sur l’art de vivre sur la scène du théâtre qui n’est donc rien d’autre que l’éveil ; un article fouillé de Constantin Markis pour « réhabiliter » Anatole France, tant décrié par les surréalistes qui lui consacrèrent un Cadavre resté célèbre. Françoise Py rend hommage à l’univers magique de Jack Vanarski, décédé en février 2009, artiste des paradoxes, oulipenpiste (membre de l’Ouvroir de Peinture Potentielle) et magiste : sage praticien, savant comme le mage et habile comme le magicien. Olivier Salon rend un discret hommage à trois maîtres de l’Oulipo tout en se concoctant une journée très oulipienne, avec déambulation selon la loi PTM (je vous laisse la découvrir dans son application) dans toutes les rues de V***, dîner pour le moins quenellien (sans quenelle toutefois) et annonce de la rédaction d’un drôle de roman pour conclure par un glorieux : pour sûr, l’imagination vaincra ! La conclusion appartient à Christophe Dauphin qui nous livre un art de vivre émotiviste comme un art poétique. Je réserve pour la fin les derniers articles dus à Sarane Alexadrian lui-même dans l’introduction desquels il prépare son prochain départ vers les terres fortunées du songe, annonçant la publication posthume de son Introduction à une éthique du point commun, et de La Spirale du temps, œuvres, l’une suite de pensées et d’aphorismes, l’autre romanesque et philosophique, dont il nous livre quelques extraits.
Il y aura un dernier Supérieur Inconnu en 2010. Il sera un hommage à son fondateur qui restera et pour longtemps une des grandes figures libres de la pensée artistique, littéraire et philosophique de ces cinquante dernières années.

Jacques Fournier

Le n° 12 €, chez Virgile Novarina 52 rue Raynouard 75016 Paris. superieurinconnu@yahoo.fr

1La Cie Erinna, dirigée par Anastassia Politi, sera en résidence de création à la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines en janvier 2010 pour la création de deux lectures-spectacles dans le cadre du diptyque Surréalisme encore et toujours.

 


Terre énergumène

Diorama Lune Apollo 550 01
© Le Castor Astral
Marie-Claire Bancquart
éditions Castor Astral 2009
13 €, en librairie.

Maintes fois récompensée par des prix prestigieux – prix Max Jacob, prix Alfred de Vigny, prix Jules Supervielle, prix Kowalski-Ville de Lyon, prix d’automne de la Société des Gens de Lettres - Marie Claire Bancquart, ne cesse de creuser son sillon, celui du questionnement sur l’existence humaine, celui du corps tout entier voué à la mort. Avec une sincérité touchante elle avoue J’ai peur / Oui, souvent / J’ai peur……Alors je tends la main vers le ténu. Elle entre dans la vie par des biais décalés Au lieu de parler / de son métier, du lieu de sa naissance / il se présente à son voisin / comme de rhésus négatif, aimant / les bouledogues nains et les graminées, / les statues dans les squares et les catalogues des librairies culinaires. Une originale ? Oui !  Dès la première page, le ton est donné, un ton d’humour et de profondeur mêlés, au hasard des rencontres. Tout respire l’humanité pour celle que l’auteur réinvente. Un monde recomposé d’éléments naturels, l’oiseau, la clé, le soleil, les meules de foin, traversé par cette amère question pourquoi / ne suis-je pas le gardien de moi-même ?  La conscience marche de concert avec la vie au quotidien, celui de tout un chacun. Tard dans la vie, nous comprenons / que ces minces témoins (tasses, chaises), ont sur nous privilège / (très discret) /de remise en questions. Inattendues, les variations du langage soudain familier : ty dis qu’tes proche / de tout un chacun, qu’c’est ça d’l’art ?...T’inquiète : à ton dernier jour, ta poudre d’égo / all’jettera plus rien / ni dans tes yeux, ni dans ceux des autres / tu s’ras com’ tous, justement : ben rangé, ben empêché, ben rien.  Je voudrais tout citer car tout est magnifique, surtout la fin : Dans les nervures d’un chêne / dans l’odeur profonde des truffes / je m’en vais faire un atelier de désécriture…..Tu viens alors, le mot. Il y a toujours un moment fauve dans les feuilles… À moi de le trouver, de le donner à voir. Ce livre donne envie, une fois terminé, de le reprendre pour le relire, à l’envers cette fois, à rebrousse poils pour goûter ce qui a échappé à la première lecture, tant il donne et pour ne rien en perdre.

Dan Bouchery

 



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Traces 173


Diorama Lune Apollo 550 01
© Traces
173 numéros ! impensable mais vrai. Depuis le début des années 60, Michel-François Lavaur continue son bonhomme de chemin de revuiste (sans pour autant oublier, et cela est bien heureux, son propre trajet d’artiste, poète, ou dessinateur, comme on le voit dans chaque numéro de sa propre revue). S’il est passé à l’informatique, il n’en ajoute pas moins, comme il l’a toujours fait, des commentaires à la main, ici la légende d’un dessin, là les références d’une citation, conservant ainsi à chaque numéro une dimension humaine que la technique oublie souvent par sa rigueur et sa froideur.
Plein d’humanité et de chaleur dans ce numéro spécial Jean Chatard, né en 1934, ancien revuiste lui-même (Soleil des loups), critique littéraire attentif, nouvelliste et surtout poète au long cours, auteur d’une quarantaine de recueils et plaquettes.


Un long poème de plus de cent vingt vers (un monde souverain naissait de nos splendeurs), et un autre plus court (Tout recommencer pour apprendre aux couleurs / les joutes du regard // le cri de l’oiseleur) marquent le cœur de ces 40 simples pages brochées remplies d’amour et d’amitié transmis par des contributeurs divers : une lettre de Jean L’Anselme (Tu nous apparais à la fois comme un château d’eau, une gare de triage et une Sorbonne) ; la lecture, par Jacques Taurand (Mais le secret de Chatard est peut-être de savoir finement lier l’intime à l’espace, de privilégier l’écho plus que la source phonique, de naviguer (…)de l’homme-poète au poème qui se veut quintessence), Pierre Mironer, Suzanne le Magnen et Béatrice Libert, de ses incontournables Archives de la nuit, anthologie voulue par Francis Chenot et parue à L’Arbre à paroles en 2005 ; des contributions de Christophe Dauphin (Chatard n’est pas un poète d’eau douce), Georges Cathalo, Claude Serreau (parlant du nouvelliste) et Odile Caradec (évoquant le liens du poète aux dessins de Claudine Goux, la fidèle complice, dont quelques œuvres accompagnent l’hommage).
Enfin, Lavaur a collecté une cinquantaine d’extraits de lettres et d’articles dus à des poètes qui, de Cocteau à Rousselot, de Wellens à Despert, ont lu Chatard. Soyez-en.
Si cette modeste contribution pouvait donner à l’œuvre unique et rigoureuse de Jean Chatard la place qu’elle mérite dans le paysage parfois défiguré de la création poétique contemporaine, ce ne serait que justice à rendre tant au poète qu’à son revuiste.

Jacques Fournier

Quadrimestriel, le n° 5 €, l’abonnement 4 n° 15 €, chez M.-F. Lavaur Fourbithèque de Sauguèze 44330 Le Pallet.

 


Vanités Carré Misère


Diorama Lune Apollo 550 01
© L'act Mem
Yves Boudier
Éditions L’Act Mem 2009
144 pages 19 €
En librairie

Passé la lecture du texte de Michel Deguy Propos d’Avant, puis les trois citations de Sophocle, Beckett et de Patrick Declerck en introduction du livre, la pagination nous conduit vers un face-à-face avec deux carrés picturaux. L’un est la reproduction d’une Vanité du peintre David Bailly datée de 1650 Le portrait d’un serviteur, l’autre est une photographie d’un sans-abri – comme on les nomme pudiquement – prise à Paris en 2005. L’absence du nom de l’auteur de la photographie nous renvoie à un double anonymat, et à cet homme d’abord, ce sans-abri qui  nous regarde droit dans les yeux.

Les trois citations et ces deux représentations nous placent dès les premières pages au centre du livre. Avec lui Yves Boudier pose l’hypothèse que ces hommes et femmes dans le décorum de nos villes,  que nous voyons et laissons dépérir dans les rues, seraient les Vanités d’aujourd’hui. L’homme  -  le sans-abri  - sur la photographie a remplacé l’homme - le  serviteur - de la Vanité.
Les Vanités sont des natures mortes, représentant des possessions terrestres, censées illustrer par delà la mort une réussite de vie en montrant les signes d’une position sociale. Ephémères possessions au milieu desquelles la représentation d’un crane rappelle la temporalité de la vie.

Le livre est composé de huit ensembles tous ponctués en introduction de vers de L’épitaphe de François Villon : Frères humains qui après nous vivez, N'ayez les cœurs contre nous endurcis,... Les poèmes présentent une écriture à la forme scindée en deux parties. Une forme singulière mais non ad hoc à ce livre et que j’avais rencontrée dans un livre précédent d’Yves Boudier, . Caractérisée par cette forme générale évoquant la scission, l’écriture se nourrit à des scènes issues, nous semble-t-il, de la vie quotidienne, de tableaux ou de photographies.

Yves Boudier suggère qu’à bien des égards, les hommes et les femmes  qui errent - sans gîte - dans les paysages de nos villes s’apparenteraient dans leur représentation à des Vanités modernes. Comme cet homme sur la photographie, trainant dans un chariot de supermarché les vestiges des choses qui emplissent notre vie d’occidentaux. Le dénuement de ces personnes errantes et amassées dans les villes, assises, couchées comme exposées est conséquent à des fortunes devenant indécentes et à la cupidité qui les accompagne.  Accumulations de fortunes parfois iniques et aux excès morbides dont les sans-abris seraient le triste corolaire. Voici peut-être le lien qui existe, comme inversé, avec les vanités.

Potentiellement inscrite dans ces scènes de rue, dans la détresse et le fatalisme des relégués de nos sociétés : l’ombre de la mort. Car c’est bien de mort, dans une vision première de sa représentation qui est au centre du livre. Des poèmes en témoignent très vertement dans des scènes expurgeant du corps ses organes. Sont-ce des scènes d’autopsies ?  

Sur la table/     le cœur/ le  foie/ un œil/    

ou plus loin    

Ses organes        sous ses yeux / les voient défiler /

En lisant certains de ces poèmes, je ne peux m’empêcher de songer à cette récente exposition - d’art nous dit-on ! Our  body  - qui fut finalement interdite, en France. Elle montrait des corps humains écorchés, conservés  par un procédé dit de plastination, qui laisse les tissus internes et les organes absolument et monstrueusement visibles. Cette exposition est symptomatique du cynisme de nos temps où le corps, mort et exposé, au nom d’un pseudo art, est employé comme une matière première. Il y a dans cette hypocrisie là, consciente ou non, une transgression des valeurs humaines. La barbarie se répète sans jamais dupliquer la manière de le faire.

Quand l’intérieur du corps n’est pas inventorié, des détails le montrent souffrant.  On pense alors à des tableaux Francis Bacon ou à des scènes de torture. 

Epines/ sous l’œil / grande venaison / de cadavres / La corde croche / dans l’articulation / s’étirent les chairs / jusqu’à la déchirure / Os tombent au sol / secs - viandes

ou encore

Celle qu’on aimait / tant qu’on voulait / (la tuer) / : jusqu’à lui plier / les phalanges / déjointer / le cartilage / de sa / voix/ (sa grâce)

Le corps expie. Mais pour quel crime ?

D’autres poèmes du livre nous montrent des scènes de rue,

Couchés / sur les grilles / d’où souffle / une vie épaisse / flaques d’huile / de pisse / poussettes orphelines / écrasées / de sacs /…

et nous recroisons soudain dans notre mémoire ces Carrés Misère éparpillés dans la ville cosmopolite. Abris de fortune le long des voix expresses et des chemins ferrés, couches innommables, matelas de cartons, baldaquins noirs de sacs poubelles sauvés des bacs aux matins froids, apostrophes des passants que nous sommes. Témoins silencieux, têtes basses. Ces scènes Yves Boudier les traque dans la cartographie des villes. Elles le happent, l’interpellent. Lui, l’homme, le passant et le poète ensemble. Ce livre est le fruit d’une solidarité vraie où Yves Boudier nous interpelle à son tour. Il intercède et unit sa parole, par les courtes citations et fragments qu’il cite, à celles de poètes et d’écrivains que sont Shakespeare, La  Boétie, Spinoza, Apollinaire, Paul Celan… Cela suffira-t-il pour que notre société mondialisée sorte de sa léthargie amnésique ?

Le livre se confronte aux symptômes de notre temps malade. C’est bien là le travail du poète que de baliser les précipices. Une menace, le sombre, la mort rôdent ici explicitement. C’est le livre d’un poète qui interroge son époque. Et en se questionnant sur notre société, Yves Boudier nous interroge, à notre tour.

Naissons      un par un
mourrons     un par un

   tomberons d’un corps
   à son tour

(de) lui-même  tombé
   nu comme un mortel

   délié de son labeur

 

Chacun paiera sa dette
: horizontal

Hervé Martin

 


Verso 139.

Diorama Lune Apollo 550 01
© verso
Un thème au titre souvent déroutant. Ce trimestre : Chemins qui renversez les murs. L’éditorial du maître des lieux, Alain Wexler, éclaire notre lanterne : Les chemins sont faits pour renverser nos murs et ceux d’autrui. Plus loin : Nous sommes nos propres chemins. Les voix retenues empruntent divers chemins, de forme (poèmes longs et courts, nouvelle, récit,..) et de fond : la sensualité de Thibault Marthouret, l’humour de Renaud Marhic, la litanie de Telma Desroses,…
Clin d’œil volontaire du revuiste à ses lecteurs ? Le dernier poème retenu (de Gérard Lemaire) se termine par cet appel : je renouvelle tant que je pourrais mon abonnement.
Trois courtes chroniques et des notes de lecture fouillées de recueils et revues terminent ce numéro qui se situe dans la ligne de qualité et de diversité des précédents.

Jacques Fournier

Le n° 5,50 €, l’abonnement à 4 n° : 20 €. Chez Alain Wexler Le Genetay 69480 Lucenay.

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Vues de vaches

Diorama Lune Apollo 550 01
© L'Amourier
Textes de Claude Ber
Photographies de Cyrille Derouineau
éd. L’Amourier / Collection Carnets
76 pages
2009
25,00 € en librairie ou sur www.amourier.com


La première lecture est trompeuse.
Les titres qui paraissent en haut et à l’intérieur des pages de droite ne sont pas les titres des photographies (toutes à gauche), mais ceux des textes. La confusion vient que l’auteure ait choisi de commencer bon nombre de ces titres par Vue de vache… La première surprise (tiens, il y a une erreur de mise en pages, il manque des photos), et l’envie d’avertir l’éditeur de son erreur (par sympathie, des fois que l’ensemble du tirage présente les mêmes incongruités), passées, une lecture plus attentive apporte l’évidence : les titres sont ceux des  textes. Cette remarque introduit une constatation : cet ouvrage, exceptionnel par son format (28x20, à l’italienne), sa qualité (pages intérieures en papier couché 135 g ., couverture épaisse) propose une double lecture et approche de la vache.

Le travail photographique de Cyrille Derouineau, auteur par ailleurs de remarquables ouvrages dans lesquels il associe ses noir et blanc urbains à un texte sombre d’un auteur de polar (Daeninckx, Pouy, Villard, Quint,…). Ici, rien d’urbain puisque les vaches sont, par définition, rurales. Ce noir et blanc sied à merveille aux robes de ces dames, prises souvent en des postures drolatiques surtout quand elles semblent poser pour l’objectif (quatre génisses nous regardant par-dessus un muret de pierres ; une vache en arrêt sur une voie ferrée ; un Normande la tête derrière un tronc ; une autre, marchant tout en fixant ostensiblement l’objectif ; la dernière faisant corps avec une mangeoire surdimensionnée). Ces instantanés de vie prêtent à sourire. De même ces morceaux choisis de vache, œil, croupe, pis, genou bouseux, queue battant ou au repos, mufle tendu, langue au naseau. Une seule image, en vérité, dit une tout autre réalité, ce moment où ce ne sont plus des vaches mais de la vache : entassées derrière la barrière métallique et de cordes, des vaches se bousculent et tendent le cou vers on ne sait quelle pitance sur un sol plus béton qu’herbe.
Blocs denses de prose s’étalant (à quelques rares exceptions près) sur toute la largeur de la page hormis la marge qui les éloigne symboliquement des photos qu’ils ne sont pas là pour illustrer mais compléter, les textes de Claude Ber quant à eux disent, visuellement déjà, toute la verve de l’écrivaine, cette capacité à s’emparer de la langue (de bœuf en l’occurrence) pour la régurgiter, chargée des sucs de la mémoire, des doux acides de l’observation, du sel de l’intelligence et de la connaissance. Bref, de ce que doit être un écrivain digne de ce nom.
Si, d’entrée, C.B. nous informe : Je ne suis pas collectionneuse, ne la prenez pas au sérieux : boulimique de mots, elle collectionne tout ce qui peut faire matière à dire.
Nous pourrions classer ces textes en trois catégories, d’ailleurs proposés dans un premier temps en alternance de page, puis d’une manière moins formelle, pour qui abordera le recueil dans le sens de la lecture :

  • les textes de l’observatrice, les « vues de vaches », non de l’instantané comme l’est la photographie, mais du geste de la vache  : la vache qui se gratte jusqu'à meugler devant la tique inaccessible ;  la vache gourmande qui saisira d’un roulé rapide la botte de lupin et de mélampyre tendue à bout de bras ; la vache qui dodeline du col une berceuse d’une étrange douceur ; la vache qui à l’arbre se masse, etc. La vache telle qu’on peut la voir dans les champs, les prés, les alpages, exposée aux regards de tous et que l’écrivaine sait saisir pour en tracer le portrait aux multiples facettes ;
  • les textes de l’érudite qui font entrer en jeu d’autres niveaux de la « lecture » de la vache : la mythologie (Isis, la déesse vache, tendant sa mamelle à Pharaon qui tète à même le pis sacré) ; la linguistique (Linguistiquement antithétique la bovidée !) ; la littérature (La vache est étonnement absente des fables) ; l’art (de la Vache de Kandinsky à celle de Duchamp, en passant par la petite vache étrusque en terre cuite de je ne sais plus quel musée de Toscane, la vach’art fait à la fois dans l’objet et dans l’espace) ; la tradition du combat des Reines (Elles arrivent bichonnées, bouclées, d’une coquetterie de star dans leur robe lustrée,…), etc.
  • À ces textes-ci et ces textes-là répondent en écho ceux de l’être humain de mémoire et de son temps qui évoque sa propre enfance rurale, et la Tarine, une vache banale mais ma vache natale. Qui se remémore l’anecdote rapportée par sa mère des vaches qui broutèrent les langes étendus du nourrisson. Qui dit aussi sa colère face à la vilaine affaire des vaches folles qui a marqué, accidentellement, la vache d’un sceau d’infamie au demeurant strictement humain. Qui, (et là, si l’écriture est toujours aussi forte, je trouve la posture plus fragile et moins défendable) tout en refusant de renoncer à (sa) vocation carnivore, dit bien le fossé qui nous sépare des vaches, nous prédateurs, elles proies faciles : Dans leur humanité se loge le carnage de notre survie. Mais, ma chère Claude, nous eussions pu et pouvons encore survivre sans ce carnage perpétré depuis la nuit des temps. C’est une manière trop facile de se dédouaner. Plus loin, elle ose le parallélisme entre l’abattage à la chaîne et l’engraissage de bêtes forcées et les guerres humaines pour conclure qu’à cette universelle boucherie, nous nous rejoignons hommes et bêtes. Victimes sacrificielles ensemble poussée au portillon. Certes, mais qu’y peuvent les vaches, véritables et uniquement victimes sacrificielles, alors que dans les deux massacres, l’homme est seul coupable et quand il lui suffirait d’un peu plus d’humanité pour que tout s’arrête et rien ne se perpétue dans l’abomination ?
    La vache s’installe dans le constant. Dans le texte Vache de mots (p.63), qui n’est pas conclusif mais aurait pu l’être, Claude Ber se penche sur sa propre écriture, risquant non sans humour un il y a des points communs entre (la littérature) et les vaches. Dans la lourdeur et la légèreté conjointes. Dans l’ascendant nourricier. Dans l’encornage.
    Pour en arriver à dire l’impossibilité de dire : Il faudrait que soit exaucé l’antique rêve du mot ressemblant à la chose pour que je puisse, à vos clarines, vous rameuter et pour que cesse enfin d’être vache la vache à l’animal qu’elle nomme.
    Et si la poète, insatisfaite, croit n’avoir pas su dire la chose, au moins nous aura-t-elle tracé au fil de ces pages, avec la subtile complicité du photographe, un portrait attachant, déroutant, proche, bref humain de l’animal finalement le plus exposé et le plus secret qui soit.

Jacques Fournier

 


Werner Lambersy

Diorama Lune Apollo 550 01
© éd. des Vanneaux
par Paul Mathieu, Otto Ganz et Jean-Louis Poitevin
éd. des Vanneaux
Coll. Présence de la poésie
416 p. 20 €
chez l’éditeur 64 rue de la vallée de Crème F.-60480 Montreuil-sur-Brèche
http://les.vanneaux.free.fr

Il s’y sont mis à trois pour évoquer au plus près et au plus juste le poète belge de Paris et son œuvre prolixe (la bibliographie quasi exhaustive en fin de volume occupe pas moins de 70 pages, et même si la collection est au format réduit de 13x16,5, cela en fait des pages !).
À ces trois, il faut ajouter les contributions d’Henry Bauchau en liminaire (La poésie nous fait pénétrer dans une zone où nous devons nous laisser guider par les mots), de Jacques Lacarrière, dont est reprise en guise de préface à l’ensemble, la préface à la réédition de Maîtres et maisons de thé (Hors commerce, 2003) ; de Marcel Moreau en ultime (mais non définitif) après-dire : Longue vie, frère. Et immodérément, écris !

Au cœur de l’ouvrage : 200 pages de textes, poèmes, lettres, préfaces, etc., à la chronologie chamboulée, palimpseste donnant un bel aperçu de ce que peut être l’ensemble de l’œuvre, impossible à embrasser dans son entier tant elle est protéiforme. Et un plus qui pourrait faire exotique : des pages essaimées ça et là en bengali, espagnol, slovène, latin,…, s’il n’était hommage voulu par l’auteur à ses nombreux traducteurs (il en recense lui-même une cinquantaine dans une vingtaine de langues). Petit aperçu de l’œuvre pléthorique, à la dimension universelle, d’un poète boulimique de mots et grand amoureux de la langue.
Tout cela participe à l’édification d’une statue que la vivacité et la complexité du poète rendent, bien heureusement, impossible à jamais achever.

Paul Mathieu propose une entrée en matière fouillée de l’œuvre du poète, construite sur de nombreux extraits, pour en dire, par delà le pur jaillissement comparable à l’envol d’un oiseau, la substance : son rapport à tous les drames de notre époque ; le mélange des cultures, des  époques ; l’importance du sacré - plus laïque que divin - ; la nécessité du rituel et de l’incantatoire ; le silence et la solitude qui font partie intégrante de ce repli permanent que réfléchit aussi sur la mort.
Otto Ganz, le frère (Il y a une gageure à devoir présenter son frère avec justesse), le fils (comment parler de son père avec des mots qui soient aussi honnêtes qu’empreints de lucidité ?) choisit intelligemment et subtilement de partir de la biographie pour, certes, tailler la légende du poète, mais surtout, parce que, conscient que si la poésie se goûte sans contextualisation, il est bon, pour savourer la tessiture d’un strophe, d’un vers ou de quelques mots, d’avoir certaines clefs pertinentes, parmi lesquelles ces chocs brefs ou ces temps longs qui ont une influence sur le « métier », la pratique de chaque écrivain. Et Ganz de citer Pessoa, Kafka, Cendrars ou Pound, autant d’écrivains auxquels W.L. reconnaît une paternité poétique certaine. L’approche originale de Ganz propose une traversée des vingt-quatre premières années de W.L., une vie marquée par l’interdiction de la parole (entre flamand et français) ; la connaissance du vide (je n’entrerai pas ici dans le détail d’un vécu dont il faut tous les éléments disponibles et dicibles pour en saisir la complexité et celle de ses conséquences) ; les alternances de positionnements marqués vis-à-vis du père biologique ou du père adoptif, de la volonté de ne pas savoir, à la défense acharnée de l’indéfendable, de la révolte adolescente à l’apprentissage, seul, de la raison froide et du mépris. Et Otto Ganz de conclure (ou presque, puisque le « reste » n’entre pas dans ces lignes, parce que le poète est né) : La matière a été rassemblée, sans qu’il s’en rende compte, durant 20 ans. Dans cette période initiale, précisément, se sédimente le terreau d’une pensée qui ne cesse d’interroger les apparences et l’invisible, une pensée en lutte contre ce vide prodigieux que seul devrait pouvoir éclairer le poème.

L’approche du philosophe et critique d’art Jean-Louis Poitevin est tout autre. Par de nombreuses digressions (ou qui en ont l’apparence), il dit la contemporanéité de l’œuvre de W.L. ; l’importance de la mobilité du poète (W.L. fut et reste un grand voyageur), les rencontres qui ont forgé l’homme et l’œuvre (Werner Lambersy a trouvé les thèmes essentiels de son œuvre sur les chemins de la vie, du voyage, des femmes, du vin et de toutes ces choses de rien qui témoignent de l’infinie beauté des choses comme des drames sans fin que le hasard engendre). Il dit aussi l’importance de la ritualisation (c’est à cela que tend le poème, ritualiser l’instant pour l’ouvrir aux réseaux de signification qui l’ont rendu possible et qui en font un élément vivant, c’est-à-dire capable de durer au-delà de la mort de celui qui écrivit).

La complémentarité de ces trois approches, l’inévitable album-photos en milieu d’ouvrage, le large choix d’extraits de recueils, l’exhaustive bibliographie et quelques autres traces de partage (là un dessin, ici, un manuscrit – pages trop rares dans ce dense volume) donneront, il faut l’espérer et le souhaiter, l’envie au lecteur de découvrir plus avant cette pierre angulaire de la poésie contemporaine qu’est Werner Lambersy.

Jacques Fournier

Article mis à jour le 15 mars 2010

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